Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Landesmuseum présente (bien mal) le Swiss Press Photo

Crédits: Nils Ackermann

Et c'est reparti pour un tour! Le Landesmuseum présente à Zurich les lauréats du Swiss Press Award. Ceux-ci se retrouveront sans doute ensuite au Château de Prangins, l'antenne romande du musée fédéral. On sait que le Salon du Livre genevois, qui leur donnait une audience ô combien plus importante, a cessé de reprendre la manifestation il y a quelques années. Elle a en effet longtemps figuré sur le stand de «L'Hebdo». 

On connaît la formule. Il s'agit de désigner sur des milliers d'images envoyées par leurs auteurs le cliché le plus important de l'année précédente. Des prix se voient par ailleurs décernés dans diverses catégories. Notons au passage que la culture n'en fait plus partie. Elle se voit peu ou prou rattachée à la vie quotidienne. Autrement dit à la société. Normal, finalement. Nous sommes avec les médias dans les années «socio-cul».

Un Genevois passionné par l'Ukraine

Et qui a gagné cette fois? Nils Ackermann. Un Genevois. Né en 1987, ce passionné de politique a été membre de l'agence romande Rézo. Il travaille aujourd'hui pour Lundi 13, qu'il a créé en 2015 en compagnie de Guillaume Perret, Nicolas Righetti et François Wavre. Il s'agit là d'une entité pour le moins décentrée. Cinq sièges, dont un à Kiev. Celui qu'occupe précisément Nils, que l'Ukraine passionne depuis des années. Pas étonnant que l'oeuvre primée fasse partie d'un travail sur le long terme mené dans la région. Ackermann y suit les habitants revenant, trente ans après, dans la région de Tchernobyl. La série ici proposée tourne autour d'un jeune couple, qui se délite. Rien de spectaculaire. A la limite, on pourrait dire que la photo choisie tient moins seule que replacée dans son contexte visuel. Le Landesmuseum en montre d'ailleurs des éléments. 

Autrement, quoi de neuf? Rien de particulier. Alors que la presse suisse se rabougrit, tandis qu'elle coupe dans ses dépenses en commençant par la photo, il est déjà miraculeux qu'il se fasse encore des travaux, de longue haleine, comme celui de Nils. Je signalerai cependant que, et il me semble s'agir d'une fâcheuse première, que certains d'entre eux (au moins quatre parmi ceux présentés à Zurich) sont restés inédits. On sait que l'impression (ou à la rigueur la mise sur le site d'un journal) a longtemps formé la condition "sine qua non" pour une candidature.

Présentation catastrophique 

Il y a de bonnes choses sur ce que je ne saurais qualifier de murs. Depuis quelques éditions, les organisateurs ont adopté la stupide manie de mettre les images, parfois démesurément agrandies, devant des écrans lumineux. Un contre-sens. La photo de presse n'a jamais été conçue pour avoir rétro-éclairée. Et encore échappe-t-on ici au pire! A Prangins, en 2015, il y avait des images à plat sur des tables éclairantes, comme si les visiteurs allaient prendre leur café par dessus! C'est le goût du très coloré et l'habitude de la télé et des ordinateurs qui veulent cela. Notez qu'à ma grande surprise deux des travaux vus au Landesmuseum restent pourtant en noir et blanc. Et l'un d'eux, celui (très digne, très valorisant) de Joseph Khakshouri sur les réfugié syriens, a même paru dans «Blick». La chose permet tout de même d'espérer en l'avenir (celui de la photo bien sûr, pour ce qui est des réfugiés...) 

Parmi les images retenues, il en est toujours montrant des politiciens. Ce sont les figures imposées, comme il en existe pour le patinage artistique. Même avec Ségolène Royal en trop dans un tableau ne devant au départ comporter que le Conseil fédéral et François Hollande (ridicule, comme d'habitude), une image aussi convenue que celle de Karl Heinz Hug n'avait pas sa place ici. Et on plaint plus qu'autre chose Helmut Wachter d'avoir dû portraiturer Eveline Widmer-Schumpf le jour se sa démission le 28 octobre 2015. L'ex-conseillère fédérale ressemble plus que jamais à Edith Piaf au seuil du tombeau. Je veux bien qu'on soit dans un musée d'Etat, mais tout de même.

Religieuses et pilotes de bob 

C'est ailleurs que se trouvent sinon les surprises, du moins les originalités. La Casa Santa Brigitta de Lugano et ses treize soeurs par Pablo Gininazzi. Le bal de l'Opéra de Zurich par Urs Jaudas. Le Crista Run surtout, vu par Arndt Wiegmann. Un pied seul d'un coureur de bob sort d'une botte de paille, où le sportif est venu brutalement atterrir (1). Ces images tranchent sur la grisaille des autres sujets. Je concède qu'on n'ait pas atteint ici les sommets de la photo de reportage montrée en septembre à Perpignan. N'empêche que la photo n'a ici rien de bien joyeuxi. Ce sont les Roms par Yves Leresche (qui les suit depuis des décennies), les négociations sans fin, ni espoir au siège genevois de l'ONU, les passages de clandestins ou les magouilles de la FIFA. 

L'exposition se voit présentée à la va-comme-je-te-pousse dans deux salles du Landesmeuseum, un musée à côté du quel le MAH genevois fait figure de bien portant (2). Il y a des travaux partout. Cela dure depuis bientôt quarante ans. On va heureusement inaugurer des nouveaux espaces le 31 juillet. Que faut-il en attendre? Les salles sortant jusqu'ici des mains des décorateurs constituent toutes des ratages lamentables... Dois-je voir cela comme une consolation à nos errements locaux? 

(1) Très masculin mon palmarès! Mais la photo de presse reste peu féminisée.
(2) Le Landesmuseum organise pourtant parfois de bonne expositions, comme celles récemment consacrée à la cravate en suisse ou à Dada.

Pratique

«Swiss Press Photo 16», Landesmuseum, 2, Museumstrasse, Zurich, jusqu'au 3 juillet. Tél. 044 218 65 11, site www.nationalmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 19h.

Photo (Nils Ackermann): L'image vedette d'une série dédiée à l'Ukraine.

Prochaine chronique le dimanche 12 mai. Retour sur la mort de François Morellet à 90 ans. Elle a passé trop inaperçue.

 

 

 

 

 

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