Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Landesmuseum explique (assez mal) la Renaissance en Europe

Crédits: Keystone

Une inauguration aussi attendue que celle de la nouvelle aile du Landesmuseum de Zurich (1) supposait une exposition d'ouverture à tout casser. Elle existe, du moins sur le principe. «L'Europe à la Renaissance» remplit les 2400 mètres carrés disponibles pour les manifstations temporaires. Le parcours reste sinueux, pour ne pas dire labyrinthique. L'institution ne s'est jamais caractérisée par la clarté de son plan, à l'instar du British Museum londonien, dont les circulations se sont cependant vues bien améliorées en 2000 par la grande cour de Sir Norman Foster. Une réussite architecturale, cette fois. 

Toute une équipe a planché sur le sujet Renaissance, à vrai dire bien trop vaste pour une seule présentation. Il y a donc ici de tout, comme dans certains grands magasins. Le visiteur trouvera aussi bien des tableaux que des sculptures, des meubles, des objets, des livres, des vitraux, des instruments chirurgicaux ou des lettres historiques. L'essentiel reste, pour les auteurs, la circulation des idées. Une grande carte animée, dans la première salle, fait du coup se croiser les routes commerciales, les champs de bataille ou les trajets maritimes. Suivront la diffusion de l'imprimerie ou les idées religieuses.

Une exposition difficile 

Les commissaires ont pensé se situer au niveau d'un public n'ayant aucune notion d'histoire, ou presque. Le paradoxe est qu'il faudrait en fait posséder une vaste culture pour les suivre. Comment lier autrement une gerbe contenant autant d'éléments disparates? La redécouverte de l'Antiquité vient se superposer à la création de l'économie moderne, aux progrès de la Réforme, au développement des sciences ou à une géopolitique voyant l'espace océanique se substituer vers 1600 au bassin méditerranéen (2)... Attention au mal de tête pour les débutants, qui devront en plus attendre leur tour avant de consulter les bornes électroniques! 

Tenant du livre d'école illustré (ici en 3D), le parcours s'appuie sur des œuvres, plutôt qu'il ne les met en valeur. Les organisateurs ont par exemple emprunté à Castelfiorentino une merveilleuse madone de Cimabue. Je suis ravi d'avoir enfin vu ce tableau à fond d'or, même si je me demande ce qu'il fait là, vu qu'il date des années 1280 et que l'exposition traite en principe les années 1400 à 1600. Cimabue est un artiste fondamental, à tous les sens du terme. Reste que le visiteur de base n'aura pas droit à un seul mot sur lui. L'important était de montrer une madone. Alors, celle-là ou une autre...

Tableau accroché à cinq mètres de haut 

Idem dans la salle vouée à la redécouverte de l'Antiquité. Je n'avais jamais vu le recueil dessiné des monuments de Rome, établi vers 1485, sans doute par Domenico Ghirlandaio. L'Escorial ne prête pas volontiers ce cahier, que le public peut consulter à côté électroniquement de la page 1 à la page 85. Mais pourquoi avoir mis à côté des répliques en plâtre de bustes romains? On ne mêle pas impunément le vrai et le faux, l'original et la réplique. 

Troisième cas d'école, le portrait de Christophe Colomb. Exécuté de manière posthume en Italie, ce monument (au sens propre de «souvenir») de Sebastiano del Piombo appartient au «Met» de New York qui ne l'avait même pas envoyé, si mes souvenirs sont bons, à la grande rétrospective del Piombo du Palazzo Venezia de Rome en 2008. Or, au chapitre découverte de l'Amérique en 1492, le décorateur l'a ici accroché à cinq mètres du sol. Traite-t-on de la sorte un envoi aussi prestigieux? Le Landesmuseum s'est heureusement mieux conduit avec «La Madone du bourgmestre Meyer» de Hans Holbein, confié par le milliardaire allemand Würth, qui l'a acquise des princes de Hesse-Darmstadt pour une somme maintenue secrète en 2011. Le propriétaire a sans doute posé ses conditions. Ce sommet de la Renaissance germanique a droit à un espace pour lui tout seul.

Envois prestigieux 

Vous l'aurez sans doute compris. Le Landesmuseum a cassé sa tirelire pour l'occasion. Au milieu de pièces à l'intérêt strictement documentaire, le public peut aussi bien trouver l'un des plus beaux portraits d'homme du Titien, emprunté au Nelson-Atkins Museum de Kansas City (c'est lui qui fait l'affiche, à demi masqué par un lys de Florence), des dessins de Léonard de Vinci venus de Windsor ou le portrait d'Elizabeth Ière, dit «de l'Armada», de la National Portrait Gallery de Londres. Véronèse, Giambologna ou Dürer voisinent avec des peintures et des meubles suisses appartenant à l'institution. Il y a beaucoup à voir (environ 300 pièces). Enormément à trier. C'est raté avec plein de bonnes choses, comme certains repas trop copieux. Demeure encore à savoir, maintenant qu'il a mis les petits plats dans les grands, si le Landesmuseum invitera ensuite son public à la diète. On l'imagine mal organisant une exposition aussi chère toutes les années.

(1) L'article a ici paru le mardi 23 août.
(2) Au chapitre espace océanique, le Landesmuseum expose un marbre superbe du sculpteur Adam venu du Louvre et daté 1737. Qu'a encore à voir la Renaissance dans cette affaire?

Pratique 

«Europa in der Renaissance», Landesmuseum, 2, Museumstrasse, Zurich, jusqu'au 27 novembre. Tél.058 466 65 11, site www.renaissance.landesmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 19h.

Photo (Keystone): La redécouverte de l'Antiquité. Les chapitaux sont vrais. Le buste est un moulage. Peut-on ainsi mêler le vrai et le faux?

Prochiane chronique le amedi 27 août. Des livres de photographie.

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