Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Landesmuseum dévoile enfin sa nouvelle aile. Laisse béton!

Crédits: Gaetan Bally/Keystone

Ouf! Cette fois-ci, ça y est. Le Landesmuseum de Zurich a inauguré sa nouvelle aile le 31 juillet, histoire que le musée puisse ouvrir un 1er août, jour de la fête nationale. Pour tout dire, j'ai l'impression d'avoir entendu parler de cet agrandissement depuis que je suis dans le métier (plus de quarante ans). Les projets allaient et venaient, en même temps que les directeurs ou les conseillers fédéraux en charge de la culture. C'était oui, puis c'était non. Le temps de laisser les situations se pourrir. Je rappellerai juste que le parc du musée national devint un temps le «Platzspitz» à l'étonnement de l'Europe qui voyait là, juste en face de la gare, un marché libre de la drogue. 

Dans les années 1990, les regards se sont tournés ailleurs. Le musée national, qui possède un strapontin à Gandria (Tessin) où se trouve le Musée suisse des douanes, lorgnait maintenant vers Prangins, le cadeau empoisonné que lui avait fait Genève et Vaud. C'est au prix de travaux titanesques que le château a repris forme après une restauration que je qualifierai pudiquement de lourde. Dire qu'il a repris vie est une autre affaire. La première muséographie de 1998, après bien dix ans de travaux toujours plus coûteux, semblait si faible qu'il a fallu la repenser vers 2010. Les lieux n'en restent pas moins souvent déserts, en raison sans doute de leur faible accessibilité. La gare de Prangins a fermé peu après l'ouverture de cette «antenne».

Le projet a-t-il encore un sens? 

Cette décennie de jachère zurichoise aurait pu permettre une réflexion. Il eut été permis de se demander si un musée national représentait encore quelque chose après l'an 2000. Au temps où Gustav Gull construisait un faux château fort au bord de la Limmat, d'accord. On était en 1898 et la Confédération éprouvait encore le besoin de se sentir cimentée par un esprit commun, le sentiment suisse. Il en allait de même pour le Germanisches nationales Museum du Nuremberg, créé en 1852, alors que le pays n'était pas encore unifié. Mais aujourd'hui? Qu'y faire et que montrer, sans que le propos ne devienne trop généraliste? 

L'observateur craignait déjà le pire en découvrant, au fil des ans, les nouveaux aménagements intérieurs, tous plus ratés les uns que les autres, qui remplaçaient les salles vieillies de mon enfance. C'était le règne de l'objet otage, au service d'un discours. Peu importait ses qualités intrinsèques. Il devait parler, ce qui était grand dommage pour les quelques chefs-d’œuvre recelés par l'institution. Quand à la scénographie, aïe, aïe, aïe... Dans un parcours incompréhensible, faisant que le public ne savait jamais s'il allait déboucher sur la préhistoire, des chambres historiques remontées ou simplement les toilettes, le pire a sans doute été atteint par les vitrines de sculptures. L'une d'elles, contenant des vierges gothiques, avait ainsi une forme pentue. Une statue ne pouvait donc se voir remplacée que par une autre de la même taille...

Concours d'architectes en 2002 

Il y a finalement eu un concours d'architectes, gagné en 2002 à la surprise générale par le duo bâlois Christoph Gantenbein et Emanuel Christ. C'est leur idée qui a donc vu poussivement le jour. Il s'agit d'une aile de béton presque sans ouvertures (il y a juste des oculus faisant penser à un navire en détresse) à côté de laquelle la Fondation Gianadda forme un miracle d'élégance et de légèreté. Accoler un bunker à un château fort fait peut-être sens. N'empêche que c'est affreux. Notons en passant que la presse alémanique ne s'est pas pour autant déchaînée en 2016 (il a donc fallu quatorze ans...) Elle a joué dans l'ensemble un rôle strictement informatif, transformant comme trop souvent les journalistes en simples caisses enregistreuses. 

Le visiteur entre par le bâtiment de Gustav Gull. Il se retrouve dans un hall de gare ne présageant rien de bon. De là, il passe à l'extension. Elle offre 7400 mètres carrés supplémentaires, dont 2200 pour les expositions. Vu la place, l'escalier se révèle particulièrement immense. En béton brut, comme le reste. Le béton fait ici figure de précepte moral. Plus c'est dur, plus c'est pur. Au moins, avec le nouveau Kunstmuseum de Bâle inauguré cet hiver, le tandem Christ-Gantenbein a-t-il été un peu contrôlé. Pour le meilleur. Comme je vous l'ai déjà dit, il s'agit là d'une réussite totale.

Un coût de 111 millions 

La chose a bien sûr coûté très cher. Le chiffre partout annoncé est celui de 111 millions. Pour ce prix, Zurich et la Suisse ont un bâtiment inamovible, peu flexible et encore moins valorisant. En témoigne la nouvelle section archéologique, qui comprend comme de juste des bornes informatiques (comme ça, il faut attendre son tour, au lieu de lire à plusieurs des étiquettes) et un film d'animation projeté sur un mur entier. Le nombre d'objets a bien sûr été diminué. Il est est d'admirables comme le trésor celte en or d'Erstfeld. Des mots se lisent, inscrits sur une bande au sol. Courage, luxe, endurance, progrès et autres se suivent ainsi sans qu'on sache le pourquoi du comment. La chose a pourtant l'air de satisfaire l'actuel directeur Andreas Spielmann. Cette présentation doit durer jusqu'au 1er janvier 2030. C'est ce qui s'appelle un pari sur l'avenir.

Pratique

Landesmuseum, 2, Museumstrasse, Zurich. Tél. 044 218 65 11, site www.nationalmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 19h.

Photo (Gaetan Bally/Keystone): La nouvele aile, plaquée sur le bâtiment de 1898.

Je parlerai de l'exposition inaugurale, sur la Renaissance, le vendredi 26 août.

Prochaine chronique le mercredi 24 août. Le Palais Galliera explique à Paris comment se forme un musée de la mode. C'est très bien.

 

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