Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Kunsthaus sous le signe de Schiele

Fastueux! Le Kunsthaus de Zurich a ouvert le 10 octobre la plus attendue de ses expositions de l'année. Elle repose sur un rapprochement des contraires. Le petits tableaux d'Egon Schiele (1890-1918), aux corps maigres et torturés, se voient opposés dans l'aile Bührle aux créations de l'Anglaise Jenny Saville (née en 1970). On le sait. Ou on le sait pas encore. Mais ses peintures proposent des femmes pour le moins opulentes sur des toiles pouvant atteindre les cinq mètres de large. Rubens est enfoncé dans le genre. 

Au départ, il y avait bien sûr l'idée de faire une exposition Schiele. Une entreprise difficile. L'Autrichien est très courtisé "post mortem" depuis une vingtaine d'années. Une autre présentation, focalisée sur le portrait, vient ainsi de se voir vernie à la Neue Galerie de New York, le musée privé de Ronald Lauder. Un monsieur qui a pour lui des arguments, notamment financiers. Il fallait un projet novateur pour séduire des prêteurs sur-sollicités. "J'ai pensé à le montrer face à Jenny Saville, dont les présentations restent rares hors des pays anglo-saxons", explique le commissaire Oliver Wick, "J'ai aussi lancé l'idée d'un catalogue spectaculaire. Elle a beaucoup séduit nos actuels partenaires viennois."

Schiele aurait dû exposer à Zurich en 1914 

Le Kunsthaus entretient des liens anciens avec Schiele, dont il ne possède pourtant qu'un seul tableau (un paysage assez moyen) et deux superbes dessins. "Mon légendaire prédécesseur Wilhelm Wartmann a pensé à une rétrospective dès 1914, alors que l'artiste avait 24 ans", explique l'actuel directeur Christoph Becker. "La chose ne s'est pas faite à cause de la guerre. Le peintre a proposé en 1915 une exposition sur la création autrichienne la plus radicale. Elle n'a pas eu lieu non plus. En 1918, une troisième tentative s'est vue repoussée à plus tard en raison du durcissement des conflits. Et Schiele est mort..." 

La correspondance sur ces tentatives avortées conclut le parcours. Un parcours en noir et blanc. Les cimaises sombres font ressortir les œuvres de Schiele, prêtées en grande partie par la Fondation Leopold de Vienne. "C'est nous qui l'avons montrée en premier, dans les années 1980, alors qu'il s'agissait encore d'une collection purement privée", rappelle Christoph Becker. Les murs clairs supportent Jenny Saville qui est, soit dit en passant, une petite dame (environ un mètre cinquante) , plutôt mincelette. Le cheminement se termine avec les dessins et aquarelles. Les fusains de la Britannique atteignent généralement deux mètres de haut.

Aucune usure du regard

Rien à dire de bien neuf sur Schiele, dont l’œuvre connaît une étonnante et durable popularité grâce à la reproduction. La confrontation avec les originaux n'en demeure pas moins essentielle. Elle reste rare en suisse même si la Fondation Kamm, déposée au Kunsthaus de Zoug, détient l'un des ensembles majeurs du peintre. C'est un plaisir que de voir l'homme passer de l'extrémisme de des débuts à un art résolument graphique, plus colorié que peint. Il n'y a pas de lassitude du regard face à des œuvres si abondamment exploitées par les expositions, les livres et les calendriers. 

Jenny Saville constituera en revanche pour beaucoup une nouveauté. Défendue par la galerie Gagosian (une galerie qui attaque en fait, si l'on connaît ses prix), la femme se situe moins dans la lignée de la Sécession viennoise que du mouvement figuratif anglais lancé par Lucian Freud. Il existe aujourd'hui tout un courant pour s'opposer ainsi aux avant-gardes. Il suffit de voir les concours annuels du BP Portrait Award, où l'on voit bien des choses très semblables à ce que produit la native de Cambridge. Le retour au métier s'y justifie par une grand force expressive et souvent un changement d'échelle. Mais après tout, n'est-ce pas là aussi la caractéristique d'un homme comme le Franco-Chinois Yang Pei-Ming? 

Le duo zurichois se révèle donc improbable. Mais il fonctionne. C'est le cas de bien des couples. Celui-ci restera de toute manière provisoire!

Pratique

"Egon Schiele-Jenny Saville", Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 21 janvier. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert de 10h à 18h, sauf le lundi. Jusqu'à 20h le mercredi et le jeudi. Le catalogue spécial est tout en hauteur, 41 centimètres. Il n'entrera debout dans aucune bibliothèque. Pour Oliver Wick, il s'agit d'un "objet à poser sur une table". Photo (Kunsthaus): "Femme couchée", une création de lamaturité de Schiele, 1917.

Cet article va avec un billet sur Oliver Wick, posté normalemment juste après. Il a paru et disparu. je le renvoie donc une seconde fois

Prochaine chronique le lundi 13 octobre. Rencontre avec les frères Chapuisat, dont l'installation la plus délirante est aujourd'hui proposée par une galerie genevoise.

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