Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Kunsthaus propose "Robert Delaunay et la Ville Lumière"

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2018

Voilà qui ne doit pas faire plaisir à Sonia, qui survécut pourtant à son mari trente-huit ans. Robert Delaunay (1885-1941) se retrouve seul aux cimaises du Kunsthaus de Zurich. Un hommage bâti autour des deux toiles capitales que possède le musée. Et des grandes, en plus! Entré dans les collections il y a juste quarante ans, «Formes circulaires» de 1930 ne mesure pas moins de 461 centimètres de large. Pour que le public puisse voir la chose de loin dans l'aile Bührle, une fenêtre a été percée dans le mur construit de manière à diviser en deux l'espace. Le visiteur aperçoit ces «Formes» opulentes dès son entrée dans l'exposition. 

Delaunay a beau faire partie des grands du XXe siècle, il peine à se voir reconnu comme membre à part entière de ce club très fermé. Est-ce à cause du binôme formé avec l'impérieuse Sonia Terk, rencontrée dès 1907, alors que le peintre n'avait que 22 ans? Faut-il incriminer sa production, finalement peu abondante et surprenamment diverse? Ou doit-on voir là une résurgence de son refus de participer à la guerre de 1914, lié comme il l'était avec toute l'avant-garde allemande? Les Delaunay avaient alors séjourné en Espagne et au Portugal. Difficile de trancher. Ce qui apparaît en revanche sûr, c'est que les expositions consacrées à l'homme demeurent rares. Autant dire qu'il s'agit de profiter de celle de Zurich, par ailleurs fort bien faite.

Avion et rugby 

Il lui fallait néanmoins un thème. Un axe. Simonetta Fraquelli a choisi Paris, qui traverse comme un leitmotiv l’œuvre de Delaunay, de ses tout débuts à l'Exposition universelle de 1937 dont il supervisa deux pavillons. Une énorme carte de cette dernière ouvre du reste le parcours. Les visiteurs reconnaissent sans mal les lieux, un certain nombre d'architectures (d'un Art Déco tardif) ayant survécu jusqu'à nos jours, comme les palais de Chaillot et de Tokyo. Rien ne subsiste cependant des édifices construits pour célébrer les chemins de fer et l'aviation, dont les Delaunay étaient responsable sur le plan décoratif. Paris avait pourtant joué ici la carte de la modernité. Une modernité traversant l'actuelle exposition alémanique. 

Robert Delaunay s'est en effet toujours senti attiré par ce qui marquait un changement. Ce fils de la haute bourgeoisie parisienne (l'aristocratie même en ce qui concerne sa mère) regardait enfant avec des yeux émerveillés la Tour Eiffel de 1889. Elle restait un emblème de cette course au progrès qui avait commencé au milieu du XIXe siècle. La Tour se retrouve ainsi dans un nombre considérable de toiles de Robert dès 1910 (1). Elle est alors déconstruite, «cubisée» même, comme le voulait la tendance nouvelle. Elle retrouvera son assise et sa solidité dans la série de peintures que Delaunay lui consacrera dans les années 1920. Mais il n'y a pas qu'elle! Toute la France vibre en 1909 à l'exploit de l'aviateur Blériot, qui traverse la Manche en trente-sept minutes. Il existe aussi le rugby, le football s'imposant plus lentement. Delaunay en fait des sujets picturaux alors inédits.

Figuration et abstraction

Le visiteur doit cependant admettre que ces thèmes, qualifiables de «semi figuratifs», supportent la concurrence de l'abstraction pure comme de la stricte figuration. Avec Delaunay, l'écart des styles devient plus grand encore que chez Picasso. L'Espagnol n'a jamais donné de compositions abstraites. Il y a donc au Kunsthaus des allées et venues perpétuelles, parfois dictées par des besoins commerciaux. Dès la fin de la guerre de 14, les Delaunay ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes pour vivre. Enthousiasmée par la Révolution soviétique de 1918, Sonia a bien déchanté lorsqu'elle a découvert le tarissement de ses revenus d'immeuble à Saint-Pétersbourg. Nationalisés! Tandis qu'elle ouvre sa maison de décoration et de couture, d'abord dans son exil ibérique puis à Paris où le couple rentre en 1921, Robert brosse des portraits un peu mondains. Il y en a un certain nombre aux cimaises zurichoises. Tous ne constituent de loin pas des réussites.

Mais, avant que Robert n'en revienne à l'abstraction faite de disques violemment colorés règne encore l'exaltation des Jeux Olympique de Paris 1924. Ils se révèlent interminables. Du 4 mai au 27 juillet. C'est la première fois qu'il se bâtit un village spécial. Delaunay ne pouvait pas manquer l'occasion. Il réalise une série peu connue de «Coureurs», dont Zurich propose deux superbes spécimens. L'exposition se clôt comme il se doit sur l'Exposition de 1937. Elle forme d'ailleurs pour l'artiste une fin de parcours. Malade, il pose ses pinceaux en 1938. A 53 ans. Sonia prolongera leur œuvre de manière déraisonnable jusque dans les années 1970, l'infléchissant vers le décoratif au travers des produits dérivés.

Prêts internationaux 

Tout le monde a prêté à Zurich... sauf Bâle apparemment. La série des hommages à Blériot ne comporte que des esquisses, la grande toile finale étant demeurée au Kunstmuseum. S'il figure bien quelques envois de Beaubourg, l'essentiel vient cependant d'Allemagne, d'Angleterre ou des Etats-Unis. Delaunay a surtout intéressé les étrangers. Il ne faut pas oublier l'important rôle de passeur qu'il a joué entre Paris et Berlin de 1910 à 1914, beaucoup d'Allemands ayant ensuite émigré aux USA. Chicago, New York, Dallas, Washington ont ainsi fait parvenir des toiles imposantes. Delaunay gagne toujours à se voir en grand format. 

Le tout se retrouve bien mis en valeur, ce qui n'est pas toujours le cas au Kunsthaus. Un cabinet aux murs peints en noir met en évidence les portraits dessinés des amis de Delaunay, même s'il s'agit d'un artiste graphique assez moyen. Un autre rassemble ses intérieurs de l'église Saint Séverin de 1909-1910. L'édifice gothique y subit des torsions annonçant les décors des films expressionnistes. Il y a enfin de grandes parois afin d'aligner des séries. Thème et variations. Bref, c'est une réussite éblouissante. Normal après tout! L'exposition ne s'intitule-t-elle pas «Robert Delaunay et la Ville Lumière»? 

(1) On reconnaît sur bien des toiles de Delaunay une petite forme de Tour Eiffel hors sujet. Un peu comme les oreilles de lapin dans «Playboy».

Pratique

«Robert Delaunay et la Ville Lumière», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 18 novembre. Tél. 044 243 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h.

Photo (Kunsthaus, Zurich 2018): Esquisse pour une peinture murale, 1936-37. Avec la Tour Eiffel, bien sûr!

Prochaine chronique le vendredi 7 septembre. Christian Lacroix propose ses "Mirabilis" au Palais des Papes en Avignon.

 

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