Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Kunsthaus montre le caméléon Picabia avant New York

Crédits: Francis Picabia/Pro Litteris/Kunsthaus, Zurich

Les souvenirs sont brouillés avec le temps. Du moins pour moi. Je pensais avoir vu la précédente rétrospective Francis Picabia du Kunsthaus de Zurich, dans la même Salle Emil G. Bührle, il y a une quinzaine d'années. Erreur! En faisant mes petites recherches, j'ai découvert que c'était en 1985. Autant dire que l'artiste doit se voit aujourd'hui présenté à une nouvelle génération. Comment mieux le faire que l'année où Zurich célèbre le centenaire de dada, dont Francis fut une vedette un peu alémanique et surtout parisienne, quand le mouvement rejoignit la capitale française en 1919? 

Trois tableaux (et une esquisse) ouvrent l'exposition, réglée pour le Kunsthaus par Cathérine Hug, la seconde étape devant avoir lieu plus tard au Museum of Modern art (MoMA) de New York. Il y a dans un petit espace un autoportrait ultra-figuratif de 1940, où l'artiste se retrouve comme par hasard avec deux dames galantes. Le fond est occupé par «La Source» de 1912 et sa première idée. C'est le seul moment, sans doute, où Picabia ne se moque pas de la peinture. La paroi droite offre enfin «M'amenez-y» de 1919-1920. Un pic du moment dadaïste, conservé au MoMA. Il faut noter que, présent dès 1913 sur le sol américain comme son complice Marcel Duchamp, Picabia a toujours joui d'un grands succès auprès des collectionneurs d'avant-garde de Philadelphie ou de Chicago.

Tous les styles à la fois 

Le reste suit sagement, si j'ose dire, la chronologie. Elle permet de montrer le côté caméléon de Francis Picabia, né de père espagnol et de mère française en 1879. Comme chez Picasso, qui restera plus respectueux des traditions, l'homme passe d'un style à l'autre. Il en suit parfois même deux de concert. «Notre tête est ronde pour permettre à la pensée de changer de direction.» Lors d'une de ses expositions d'avant-garde à Barcelone, en 1922, l'homme entrelarde ainsi ses pièces dadaïstes, inspirées par des machines, de portraits d'Espagnoles en mantille parfaitement kitsch. Picasso est toujours resté à la limite de l'abstraction et du mauvais goût. Picabia, lui, ne recule devant rien. Même la peinture à l'huile lui semble trop convenable. Il la mélange volontiers avec du ripolin. Un cauchemar pour les restaurateurs actuels! 

Le véritable parcours commence donc avec les toiles impressionnistes un peu tardives. Picabia arrive une génération après Monet ou Pissarro. La critique loue le sérieux de ce jeune talent vers 1905. Elle se trompe lourdement. Le débutant se moque déjà du monde. Il travaille d'après carte postale. Il va même jusqu'à reproduire, avec d'infimes modifications, une toile de Sisley des années 1870. Les expériences des années 1910 à 1914, je vous l'ai déjà dit, représentent peut-être l'unique moment où le trublion se prend au sérieux. Il donne alors avec «Udnie», prêté par Beaubourg, ou «Edtaonis! (Ecclésiastique)», venu de l'Art Institute de Chicago, ses chefs-d’œuvre. Ceux en tout cas avec lequel il occupe un nom dans l'Histoire.

Un faux "retour à la raison" 

La suite passe donc par Dada avant que l'artiste feigne, au début des années 1920, de «revenir à la raison», selon le mot d'ordre de l'époque. Il ne se réfugie en effet pas sagement chez Ingres, comme Picasso. Son compatriote adopte une figuration laide et agressive, qui font de lui l'un des pères de la «bad painting». Il y a déjà là des superpositions. Elle vont un peu plus tard se muer en «transparences». Le spectateur a l'impression de voir ainsi un tableau par-dessus un autre, voire un troisième. Ce deviendra là son style principal, sa marque de fabrique, autour de 1930. 

Picabia revient ensuite brutalement vers 1934 à la figuration la plus classique, avec des thèmes ouvertement érotiques. On découvrira après sa mort que ces croûtes (1), dignes d'une maison de passe, reprennent sans vergogne des photographies parues dans des magazines de charme. Les expositions Picabia ont longtemps maintenu cette période aussi secrète que possible. Elle gênait aux entournures au moment où les histoires de l'art officielles faisaient encore se succéder les avant-gardes. Heureusement que Picabia, mort en 1953, est revenu tout à la fin vers l'abstraction, avec des tableaux volontairement mal peints! Il s'était ainsi racheté de ses péchés picturaux.

Un homme capable de tout 

Cathérine Hug va bien sûr dans le courant actuel. Elle prend tout Picabia, comme l'avait déjà fait le Musée d'art moderne de la Ville de Paris en 2002. C'est plus honnête. Plus riche aussi. Le visiteur sent ainsi que le Franco-Espagnol, par ailleurs fort bon vivant, grand amateur de fêtes et de femmes (2), est capable de tout. Sans censure. Sans angoisse. Picabia n'a peur de rien. Même pas de se tromper, ce qu'il fait assez souvent. A chacun donc d'opérer son tri. 

(1) Je dois concéder qu'elles ont leurs fervents admirateurs.
(2) Il a fini par épouser une solide Bernoise.

Pratique

«Francis Picabia», Kunsthaus, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 25 septembre. Tél. 044 253 84 31, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h. Le catalogue existe en français, dans une luxueuse publication du Fonds Mercator. Il compte 368 pages et pèse une tonne.

Photo (Pro Litteris/Kunsthaus, Zurich): "Mardi gras". Une toile du début des années 20. L'ancêtre de la "bad painting".

Ce texte est suivi d'un autre sur l'exposition "Supplément Dada".

Prochaine chronique le mecredi 15 juin. Mon grand tour à "Art/Basel".

 

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