Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Kunsthaus montre l'art du cinéaste kitsch John Waters

C'est le prince du mauvais goût. Dans le genre, John Waters pratique l'esthétique de la truelle. Le cinéaste américain jette à la tête du spectateur des couches successives de laideur, de vulgarité et de bêtise. Mais il ne faut pas se leurrer. Comme avant guerre dans les films de Mae West, il s'agit là d'un masque. Cette monstruosité reflète pour l'homme la société américaine, obsédée par le sexe et l'argent, sous un puritanisme de façade. Il n'était pas question de prendre des gants pour démonter l'«americain way of life» provinciale. Waters est en effet de Baltimore. 

Un peu oublié depuis quelques années, le metteur en scène, producteur et acteur revient doublement en 2015. Tout d'abord, il a sorti en janvier son premier long-métrage depuis quatorze ans. Interprété par des enfants, «Kiddie Flamingos» constitue bien sûr un écho du «Pink Flamingo» de 1972, qui lui avait fait risquer la prison pour obscénité. L'homme bénéficie ensuite d'une exposition en musée. Le Kunsthaus de Zurich présente une quarantaine de ses œuvres, objets et tirages laser, réalisés ces quinze dernières années. Il s'agit là d'un don de This Brunner, le plus grand fan de Waters depuis quarante ans.

Des films tournés avec des bouts de ficelle

Tout cela nous ramène très en arrière. Dans les années 70, This représentait par sa présence au Festival de Locarno l'idée qu'on se faisait de la «schikeria» alémanique. Hyperbronzé, toujours flanqué d'une fille (pas toujours la même) semblant sortir d'un magazine, il semblait avoir un pied à Berlin et l'autre à Los Angeles, alors qu'il vivait bel et bien à Zurich. Il s'y occupait d'un cinéma, le Commercio. L'exploitant venait de subir un procès à cause de «Pink Flamingos», où le travesti Divine mangeait notamment une crotte de chien en direct. Les actes de l'affaire figurent d'ailleurs aujourd'hui dans une des vitrines du Kunsthaus. 

Mais sans doute devrais-je maintenant vous parler du cinéaste, qui a passé au fil des années du jeune homme filiforme et chevelu au dandy à moustache grisonnant. Waters, qui s'ennuyait dans son école de cinéma, a tourné seul son premier film en 8 millimètres en 1966. Il avait 22 ans. Il a ensuite donné des titres faits avec des bouts de ficelle, ce qui servait le propos underground des sujets. «Pink Flamingos» avait coûté en tout 15.000 dollars. Les titres suivants, dont «Polyester» en «odorama», lui étaient revenu un peu plus cher, mais il faudra attendre «Hairspray» (devenu depuis une comédie musicale à Broadway) en 1988 pour le voir manipuler des budgets décents. «Cry Baby», en 1990, pourrra ainsi lancer Johnny Depp. «Serial Mom», en 1994, se verra même produit par une grande compagnie.

De Lana Turner à Jayne Mansfield

Le plus étonnant, comme peut le constater le visiteur du Kunsthaus (qui a logé l'exposition au cœur de la Fondation Giacometti!), c'est que Waters se réfère sans cesse au grand cinéma hollywoodien, celui en Technicolor des années 1950. Savamment détournées, les vedettes de l'exposition s'appellent du coup Audrey Hepburn (recouverte de suçons), Lana Turner (dont il collectionne les plans de films quand elle est de dos) ou l'inévitable Jayne Mansfield, qui donnait dans l'excès bien avant lui. Le cinéaste a ainsi édité, en nombre limité, sa perruque blonde. Celle qu'elle perdit dans l'accident de voiture qui lui a coûté la vie en 1967. 

L'ensemble de ces kitscheries pose par sa présence ici une double question. La première demeure bien entendu: «est-ce l'art?» On peut répondre par la négative, suivant l'idée qu'on se fait de la chose. La seconde, plus sournoise, deviendrait dans la foulée: «mais est-ce que cela a finalement de l'importance?» L'essentiel consiste dans la réussite évidente du projet, qui se situe, au-delà du bien et du mal, comme aurait dit l'ami Nietzsche. Tout critère d'appréciation normatif s'est vu ici pulvérisé.

Un cadeau surprise

On comprend néanmoins l'étonnement du Kunsthaus d'avoir été choisi comme donataire de la chose, joyeusement acceptée. «La proposition de This Brunner, très lié à notre institution depuis de nombreuses années nous a étonnés. Il nous offrait le plus vaste ensemble d’œuvres de Waters connu. Nous avons décidé de lui consacrer un livre, mis en forme par le critique littéraire et philosophe Stefan Zweifel. Il devait avoir le même titre, «How Much Can You Take?» 

Il faut dire qu'il y a là de l'humour et de la fantaisie, ce qui n'est guère le cas au Kunsthaus avec «Sinnliche Ungewissenheit», la collection du cinéaste suisse Thomas Koerfer (1) présentée non loin de Waters. Le sexe peut se révéler bien triste, même si les œuvres sont signées Nan Goldin, Christopher Wool, Araki, Jeff Koons ou Damien Hirst (2). Cet ensemble très mode suinte l'ennui. Je rappellerai par ailleurs que le Kunsthaus présente encore «Europa», l'une de pire prises de tête de l'année (3). Dès le 28 août, le Kunsthaus offrira enfin une troisième collection. «Ein goldenes Zeitalter» proposera les tableaux hollandais et flamands du XVIIe siècle réunis par un amateur alémanique. 

(1) Né en 1944, le Bernois Thomas Koerfer a tourné quelques films très intellectuels entre 1973 et 1991, dont «Alzire» ou «La mort du directeur de cirque de puces». Ce fils d'industriel s'est ensuite consacré à sa collection érotique.
(2) Jusqu'au 4 octobre.
(3) Jusqu'au 6 septembre.

Pratique

«John Waters, How Much Can You Take?», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 1er novembre. Tél.044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu’à 20h. John Waters donnera son spectacle «This Filthy World» au Kunsthaus le 23 septembre. Photo (DR): John Waters, avec sa célèbre moustache filiforme.

Prochaine chronique le 22 août. Retour au classique. Le Palais Lumière d'Evian présente Jacques-Emile Blanche, qui a portraituré tous les écrivains célèbres, de Proust à Mauriac.

 

 

 

 

 

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