Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Kunsthaus montre l'âge d'or hollandais petit format

Détaché sur le fond noir, un papillon vole au dessus d'une botte d'asperge artistiquement disposée sur un coin de table. Le tableau est tout petit. Il porte la signature d'un certain Adriaen Coorte, mort en 1707. Un monsieur sur lequel on se sait peu de chose. Il s'agit sans doute d'un des nombreux amateurs s'étant risqués à la peinture, dans la Hollande du XVIIe siècle. Notons que la science a tout de même fait des progrès. Lorsque ses actuels propriétaires ont craqué, en 1988, Coorte restait inconnu. Un hommage lui a été rendu depuis en 2008 par le Mauritshuis de La Haye... 

Choisi comme affiche et pour la couverture du catalogue, ce minuscule panneau illustre bien la collection privée zurichoise aujourd'hui montrée par le Kunsthaus de la ville. Entrepris dans les années 1970 avec un emballement du rythme des achats ces dernières années, cet ensemble discret mais pas anonyme (1) ne se focalise pas sur les noms célèbres. Au contraire! L'avis de Bernard Berenson (1865-1959) se vérifie ici. L'homme disait qu'il fallait distinguer les «chasseurs de chefs-d’œuvre» des acheteurs «faisant avancer l'histoire de l'art». Le couple honoré par le musée, avec lequel il entretient des liens étroits, fait indiscutablement partie des seconds.

Un âge d'or surproductif 

Il s'est énormément peint dans les Pays-Bas du «Siècle d'or». Le XVIIe, qui fut presque partout en Europe un temps de profonde crise économique, a vu l'apothéose d'un pays né dans la douleur après sa rupture d'avec l'Espagne catholique. Les provinces libérées croulaient sous un argent venu du commerce international. Il s'était même créé, dans cette république majoritairement protestante, ce que l'Anglais Simon Schama a appelé dans un livre fondamental de 1987 «L'embarras de richesses». Comment dépenser tout cet argent sans tomber dans le luxe, voire la luxure? 

Ce sera en partie en achetant des tableaux. Il s'en créera une masse incroyable. On a parlé, selon une estimation faite à la louche, de 100.000 œuvres par an. Les gens, même modestes, en mettaient partout. La qualité n'était pas toujours au rendez-vous. Il suffit de parcourir certains catalogues de ventes pour découvrir à quel point cette production pouvait devenir routinière. Il y avait d'ailleurs des artistes (disons plutôt des artisans) spécialisés dans chaque genre. Ils faisaient toujours la même chose, travaillant aussi vite que possible. En vogue à partir de 1660, La «peinture fine» devait faire de la minutie un critère se sélection. Les bourgeois les plus fortunés achetaient du temps. Plus l'élaboration demeurait lente, plus l’œuvre valait cher.

Un goût récent à Zurich

L'attrait de la peinture néerlandaise ancienne reste récent à Zurich, contrairement à Genève. L'actuelle présentation en témoigne. Elle mêle une quarantaine de tableaux prêtés à ceux de trois fondations ayant trouvé un havre au Kunsthaus. Ont été retenues certaines pièces rassemblées par le chimiste Leopold Ruzicka (dépôt en 1949), le marchand d'art David M Koetser (dépôt en 1986) et le fabricant de métallurgie lourde Emil Bührle (dépôt à venir). Curieusement, aucun de ces trois hommes n'était Suisse d'origine. On peut ainsi parler d'un goût importé. 

Ruzicka, Koetser et Bührle se sont concentrés sur les grandes signatures, payant au besoin le prix qu'il fallait. Dans son essai, Lukas Gloor rappelle ainsi que Bührle, ressorti très enrichi de la guerre, avait payé 800.000 francs en 1954 une scène de genre de Pieter de Hoogh (non incluse dans sa fondation), soit deux fois plus que «Le garçon au gilet rouge», une icône de Cézanne (qui en fait lui partie). Le couple actuel se fournit certes dans des galeries prestigieuses et participe à des ventes publiques. Mais il se situe très loin de tels records.

Qualité et rareté 

Le but apparaît en effet autre. La qualité. La rareté. La découverte, surtout. Qui connaît, au delà d'un étroit cercle de spécialistes, des noms comme Isaack Luttichuys, Magdalena van der Hecken, Jacob Toorenvliet ou Justus de Verwer? Avec une nature morte de J. De Vries, on atteint même à l'hapax (ou pièce unique, si vous préférez). Il s'agit du seul tableau retrouvé d'un auteur non identifié. Il travaillait peut-être, vu le style, à La Haye dans les années 1660. Il s'agit à la fois là d'une réussite picturale et d'un jalon historique à venir. 

Bien accrochée avec des réalisations parfois dues à Frans Hals, Brueghel de Velours ou Aelbert Cuyp provenant d'autres sources, l'exposition constitue une parfaite réussite. La collection privée s'inscrit à merveille dans un ensemble, ce qui tient, soit en dit en passant, de l'appel du pied pour une éventuelle donation (2). Il s'agit de petits noms, de petits formats, mais d’œuvres toujours intéressantes. Le Kunsthaus a d'ailleurs décidé de jouer les prolongations. Dans une autre salle, au même étage, il propose «Ciels nuageux» avec d'autres tableaux de son fonds hollandais. 

(1) Jamais cité dans l'exposition, le nom de Karin et de Ferdinand J. Knecht apparaît en fin d'ouvrage dans les remerciements. (2) Le catalogue scientifique n'oublie aucun détail sur les provenances, publications ou expositions. Un travail définitif.

Pratique 

«Ein goldenes Zeitalter», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 29 novembre. Tél. 044 253 85 43, site www.kunsthaus.ch Ouvert de 10h à 18h, le mercredi et le jeudi jusqu'à 20h, fermé le lundi. Photo (Kunsthaus). Détail du tableau de Coorte. Il s'agit en réalité d'un panneau en hauteur.

Ce texte est accompagné d'une information, située immédiatement plus bas dans le déroulé, sur les débuts des travaux du grand Kunsthaus.

Prochaine chronique le mercredi 23 septembre. Genève donne ce matin sa première Conférence des musées, suivie d'une "brève aimaton surprise". J'y vais et je vous raconte. 

 

 

 

 

 

 

 

 

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