Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Kunsthaus lance la saison Dada avec "Dada Globe"

Crédits: DR

S'il y a des devoirs de mémoire, il existe aussi des devoirs de fonction. Paris pouvait d'autant plus se permettre de négliger le centenaire de Dada que le mouvement n'arrivera en France qu'après l'armistice de novembre 1918. Pour Zurich, il s'agit en revanche d'une date cardinale. Hugo Ball et sa compagne Emmy Hennings y ont ouvert le Cabaret Voltaire le 2 février 1916. Et c'est bien là que tout est parti! Il y aura un Dada Zurich, un Dada Berlin, un Dada Madrid, un Dada New York et même un Dada Genève, comme le prouve le papier à lettres du mouvement utilisé en 1920 par Francis Picabia. Ce dernier était axé autour de Christian Schad, le futur peintre réaliste allemand des années 1920 et 1930. Il inventa chez nous la «schadographie», ou photo sa caméra. Une petite exposition Dada Genève s'imposerait un jour. 

Pour le moment, nous en restons à Zurich, où le Kunsthaus a lancé une saison Dada avec «Dada Globe». Il s'agit d'une présentation restreinte, si l'on tient compte de la surface occupée. Tout loge dans la grande salle du rez-de-chaussée, autour de laquelle tourne la Fondation Giacometti. Dense, bien dans le goût de l'époque, l'accrochage comporte cependant 160 documents. Ils concernent «Dada Globe», un livre qui n'a jamais paru. Annoncé aux Editions de La Sirène parisiennes pour 1921, il fait partie de ces projets avortés qui auraient pu changer la face des choses. Il s'agissait ni plus ni moins d'une réunion, par œuvres interposées, de tous les membres du mouvement. Peu importait qu'ils soient originaires des forces de l'Axe, ayant perdu la guerre, des Alliés, l'ayant gagnée, ou des neutres restés à l'écart d'un conflit aussi absurde que meurtrier.

Six ans de travail 

En 1920 donc, Tristan Tzara (1896-1963), installé dans la capitale française en provenance de Zurich, envisage un livre «global». Il doit refléter la dimension internationale, pour ne pas dire mondiale, du jeune mouvement. Il s'agirait d'un événement à la fois littéraire et artistique. Francis Picabia (1879-1953) envoie donc, sur le papier à lettres dont j'ai parlé, des invitations à des amis choisis. Il y aurait leurs textes et la reproduction d’œuvres créées pour l'occasion. «La chose ne s'est finalement pas faite pour des motifs financiers et d'intendance», explique Cathérine Hug, co-commissaire de la manifestation avec l'Américaine Adrian Sudhalter. Picabia a surtout perdu confiance en Tzara, alors qu'il devait aider financièrement le projet. 

Il a fallu six ans pour en arriver à cette exposition coproduite avec le Museum of Modern art de New York. Pourquoi tant de temps? «Les papiers reçus sont restés dans les archives de Tristan Tzara jusqu'à sa mort», reprend Cathérine Hug. «En 1963, une partie de ces dernières a fini à Paris dans la Bibliothèque Jacques Doucet, qui nous a prêté ce qu'elle avait.» Il y a un demi siècle, la France restait moins attentive qu'elle ne l'est maintenant pour les fonds historiques. «Une grande partie des papiers de Tzara, dont la documentation de «Dada Globe», a fini aux enchères chez Kornfeld, à Berne, en 1968.» Il a fallu rattraper des feuillets ayant parfois changé plusieurs fois de mains depuis. Il s'est ensuite agi de convaincre les propriétaires actuels de ces documents très fragiles de les prêter plusieurs mois en Suisse et aux Etats-Unis. Une délicate affaire.

De Jean Arp à Man Ray 

Du beau monde ne s'en retrouve pas moins aux murs, de Jean Arp à Johannes Baargeld, en passant par Constantin Brancusi, Sophie Taeuber, Hannah Höch, Max Ernst ou Man Ray. Tous se montrent très critiques envers une société marquée par les désastres politiques, sociaux et économiques de la guerre. La réunion produit un effet de masse, présenté de manière un peu claustrophile. «Il ne faut pas s'attendre à de belles œuvres d'art», prévient Christoph Becker, directeur du Kunsthaus. «Les pièces restent de petit format. Elles sont exécutées sur du mauvais papier. Il y a en plus beaucoup de documentation, dont un ensemble de lettres. Rien de muséal, finalement. Mais c'est ici que se situe selon moi le cœur de Dada.» 

Pour son musée, «Dada Globe», que suivra une rétrospective Francis Picabia du 3 juin au 25 septembre, marque cependant un point d'aboutissement. Longtemps, son institution a négligé de se soucier du mouvement. «L'intérêt est venu de l'exposition préparée par mon prédécesseur René Wehrli pour le cinquantenaire de Dada en 1966. Il y en a eu par la suite une autre, au temps de Felix Baumann, en 1985. Ces manifestations nous ont conduit à construire en 1980, à coups de millions, une collection Dada riche de 720 pièces. Elle appartient aujourd'hui aux plus importants fonds sur le mouvement.» Cet ensemble fait en ce moment l'objet d'une numérisation, afin d'être rendu public et de ne plus trop se voir manipulé.

Des expositions partout à Zurich 

Le Kunsthaus ne restera pas seul à célébrer le centenaire. Le Landesmuseum a conçu une chose plus populaire, ouverte le même jour que «Dada Globe», le 5 février. Il s'agit de «Dada Universal», prévu jusqu'au 28 mars. Le Cabaret Voltaire lui-même (qui se trouve au 1, Spiegelgasse) est entré dans la danse. Depuis le 5 février également, il propose «Obsession Dada, 165 Tage». Inutile de faire le calcul. La chose finira le 15 mai. Le 25 février, le Museum Haus Konstruktiv se lancera dans «Dada Anders», prévu jusqu'au 8 mai. Un Dada au féminin, puisqu'il réunira Sophie Taeuber, Hannah Höch et Elsa von Freytag-Loringhoven. Il faudra attendre le 18 mars pour avoir droit à «Dada Afrika» au Museum Rietberg. Cette dernière présentation, la plus originale sans doute, durera jusqu'au 17 juillet. J'en oublie peut-être. Ce sera néanmoins tout pour aujourd'hui.

Pratique

«Dada Globe», Kunsthaus, 1 Heimplatz, Zurich, jusqu'au 1er mai. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert mardi, vendredi, samedi et dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h. Important catalogue.

Photo (DR): Tristan Tzara, l'auteur de «Dada Global», vers 1920.

Prochaine chronique le mercredi 17 février. Du concret. Le Musée de Carouge propose l'histoire de l'usine de limes Vautier, «Lime! Coupe! Grave!».

 

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