Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Kunsthaus laisse le champ libre à la vidéaste Pipilotti Rist

Crédits: Keystone

C'était à la fin du millénaire dernier. En charge d'«Expo 01», Jacqueline Fendt présentait aux journalistes sa «fée aux cheveux bleus». Pipilotti Rist (alias Elizabeth Charlotte Rist) serait la directrice artistique de cette manifestation fédérale, qu'elle saurait avec bonheur déjanter. La vidéaste n'était alors guère connue de ce côté de la Sarine. Le soufflé monta, avant de vite retomber, comme tous les soufflés. La directrice se vit sommer de démissionner fin 1999. «Expo 01» n'eut pas lieu, remplacé par «Expo 02». Un flop ruineux dont la tête pensante, si j'ose dire, fut une certaine Nelly Wenger. 

J'ignore ce qu'est devenue Jacqueline Fendt. Pililotti a en revanche poursuivi une carrière internationale, pas toujours de premier blanc. Tantôt blonde, tantôt brune, la Saint-Galloise a été vue de Gangzhou (c'est en Chine, si vous n'aviez pas deviné) à Mexico, en passant par Munich ou Helsinki. On a tout de même beaucoup reparlé d'elle en 2005. Représentante de la Suisse à la «Biennale de Venise», l'artiste proposait dans l'église San Stae une vidéo court-vêtue au plafond. Le curé avait failli en faire une attaque, comme si l'âge baroque n'avait pas multiplié les nudités cléricales. Le sacerdote avait fermé derechef son lieu de culte, où les visiteurs trouvaient pourtant un repos bien mérité. Couchés sur des matelas, afin de mieux voir l’œuvre plafonnante, nombre d'entre eux s'endormaient profondément.

Petites culottes 

Il y a trois ans, Pipilotti Rist, que représente tout de même la puissante galerie Hauser & Wirth (Zurich, Londres, New York, Los Angeles), revenait au Kunstmuseum de Saint-Gall, avec des vidéos imbriquées dans des installations et les inévitables matelas. Elle montrait aussi ses petites culottes au jardin, suspendues à des cordes à linge, ce qui n'était plus tout à fait de son âge. Les même culottes, ou d'autres, se retrouvent aujourd'hui au Kunsthaus de Zurich. Le musée lui a en effet confié l'aile Bührle pour le printemps. La dame propose là une gigantesque installation. Elle lui a comme toujours donné un titre à rallonges. Comme tout se dit mieux en anglais dans le monde de l'art contemporain, c'est «Your Saliva is my Diving Suit in the Ocean of Pain». Après tout, pourquoi pas? 

Délesté de ses sacs, de ses manteaux et même de ses vestes, non pas en raison de Vigipirate, mais à cause de la présence de multiples objets partout, le visiteur rentre dans l’œuvre, après avoir soulevé de lourds rideaux. La première partie de l'immense salle fait flotter des écrans descendus du plafond. Sur celui du centre défilent des moutons. Il y a bien sûr la musique doucereuse qu'affectionne l'artiste pour ses vidéos kitschissimes. On n'attend plus que le shampoing dont elles pourraient devenir la bande publicitaire.

Des vidéos jusque dans les sacs

Après les films, la première installation. Comme elle l'avait fait au Musée d'art moderne de la Ville de Paris en 1999, Pipilotti a logé là un intérieur années 1950, avec des meubles comme on en voit aujourd'hui aux Puces et une multitude bibelots sentimentaux. Accourus très nombreux, les visiteurs peuvent ainsi s'asseoir, tourner les pages d'un journal, s'assoupir ou bavarder à vois basse, tandis que d'autres vidéos se voient projetées, notamment sur une sorte de lustre tapissé de... Mais de petite culottes, bien entendu! De minuscules moniteurs se sont logés partout. Il y en a dans les coquillages comme au fond des sacs à mains. On est vidéaste ou on ne l'est pas. 

La dernière partie est lumineuse. Tombée du plafond, des guirlandes au goût assez sapin de Noël s'allument et s'éteignent, en faisant courir des leds multicolores. C'est «Pixelwald», ou la forêt des pixels. La dernière création de Pipilotti, qui laisse tout de même de la place pour trois pièces plus anciennes. L'artiste est une reine du recyclage, que ce soit celui des œuvres ou des idées.

Enorme livre d'accompagnement 

Voilà. Ce n'est pas désagréable et ça ne fait en tout cas de mal à personne. Le visiteur passe un bon moment. La Saint-Galloise a prévu en prime un livre d'accompagnement. Enorme. Très lourd. Il s'agit en fait d'un glossaire. Pipilotti de A à Z. Il y a là beaucoup d'images, tirées des archives de l'artiste. Cette dernière a même prévu quelques poèmes de son cru et douze grandes images. L'acheteur peut les sortir du coffret afin de concevoir sa propre installation. Il a aussi le droit de conserver le tout, sous emballage rouge, dans sa bibliothèque.

Pratique

«Pipilotti Rist, Your Saliva is my Diving Suit in the Ocean of Pain», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 8 mai. Tél. 044 253 84 84, site www.kunstahaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h. 

Photo (Keystone): Pipilotti Rist au milieu de sa forêt de pixels. 

Prochaine chronique le mercredi 30 mars. Fabien Mérelle expose ses dessins chez Art Bärtschi & Cie à Genève. Rencontre.

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