Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Le Bellerive montre les "cose fragili" de Murano

«Cose fragili». «Objets fragiles». On peut comprendre le titre si l'on sait que le Museum Bellerive de Zurich présente pour quelques semaines encore des verres de Venise. Les plus minces d'entre eux se brisent au moindre choc. Les plus épais craignent les changements de température, qui les font éclater. Cela dit, pas de panique tout de même. Le Musée de Murano, qui a rouvert il y a quelques mois (c'est hélas un peu décevant), propose des coupes et des flacons en bon état de marche remontant au XVe siècle. 

C'est la seconde moitié du XXe qui se voit prise en compte par l'institution alémanique, logée dans une jolie villa en bordure de lac. Pour le moins copieux, dans la mesure où il comprend 300 pièces, le parcours part des années 1950 pour se terminer autour de 1990, moment où les grandes firmes de la Lagune (Barovier, Venini, Seguso, Barbini...) commencent à s’essouffler, sombrant du coup dans l'auto-imitation. Il y a cependant quelques retours en arrière, comme au cinéma. Une salle se voit ainsi consacrée aux créations du futur architecte Carlo Scarpa dans les années 30 et 40, au rez-de-chaussée. Un autre espace, à l'étage, se penche sur le début du XXe siècle, avec notamment une ou deux œuvres dessinées par Vitorio Zecchin.

L'histoire d'une renaissance 

Le début des année 1920 n'en apparaît pas moins comme «le» moment décisif. Un retournement permis par la situation. Après un premier sommet atteint aux XVIe et XVIIe siècles, le «settecento» avait marqué un net déclin. La verrerie était devenue purement utilitaire. La réunion de la Vénétie à l'Autriche, en 1815, n'allait rien arranger. Il était clair que Vienne allait favoriser les produits de Bohême au détriment de ceux de sa «colonie» italienne. On estime que vers 1830, il ne subsistait plus qu'une demi douzaine de manufactures en activité et que nombre de savoir-faire s'étaient perdus. 

Venise ayant été récupérée en 1866 par le Royaume d'Italie, il fallait retrouver ces procédés. Les fabriques se mirent dès lors à produire des pièces historicisantes, souvent de belle qualité. L'accent ne se voyait pas porté sur l'originalité, mais sur la virtuosité. Il en alla ainsi jusque vers 1900, alors que se répandait en Europe l'Art Nouveau. On peut dire que la création en 1921 par l'avocat Paolo Venini d'une fabrique tournée vers la modernité a sorti Venise de l'ornière. Les années 1930 et 1930 allaient voir naître un design extraordinaire évitant les écueils de l'Art Déco. Cette production raffinée n'a aujourd'hui rien de daté.

Une énorme production 

Tout est dès lors au point, après une difficile fin de guerre, pour que le «Made in Murano» explose vers 1950. Chaque année voit se multiplier les créations, souvent audacieuses de forme comme de couleurs. Chaque firme emploie ses designers. Il peut s'agir de Fulvio Bianconi (à qui Venise dédiera une grande exposition dès septembre aux Stanze del Vetro), d'Anzolo Fuga, de Dino Martens ou de Flavio Poli. Non signés, non datés, d'où les actuels problèmes d'attribution, ces productions participent de l'artisanat de luxe. A la consommation indigène s'ajoute désormais l'exportation. Murano va beaucoup, beaucoup produire entre 1950 et 1980, surtout si l'on tient compte des luminaires. 

C'est donc cette époque qui se retrouve aujourd'hui en vedette au Bellerive. L'institution a pu puiser dans les collections zurichoises ou celles du Mudac lausannois. Ce sont cependant surtout les privés qui ont prêté. Il a fallu réunir plusieurs amateurs pour arriver à remplir une salle Carlo Scarpa, dont les créations ont connu récemment un boom commercial (1). Pour le reste, un collectionneur a presque suffi. Il ne s'agit pas du galeriste local Bruno Bischofsberger, qui possède une des plus importantes collections de Murano du monde. Le Bellerive a été sonner à la porte du Berlinois Lutz Holz. Un monsieur qui a un goût bien personnel. De Murano, il n'aime apparemment que les verres les plus «flashy». Comprenez par là les plus bariolés et le plus exubérants.

Entassement insupportable 

Cette direction unique souffre beaucoup de la mise en scène. Les commissaires ont laissé au décorateur Ralph Nicotera la bride sur le cou. L'homme en a profité pour imaginer des «passerelles» traversant les salles. Sur ces tréteaux de bois, il a accumulé les œuvres. Jusqu'à quarante pièces par grande table. Autant dire que le visiteur ne voit plus rien à force de superpositions et de chocs colorés. Tout cela aurait demandé de la respiration. De la mesure. Les pièces réalisées par les duettistes Philip Baldwin et Monica Guggisberg ne donnent pas précisément dans la sobriété... 

C'est donc au bord du haut-le-cœur que le visiteur ressort du musée. Il est saturé. Il n'aura vu de Murano que le côté le plus excessif, qui arrive aujourd'hui à l'outrance surdimensionnée, si l'on regarde bien les vitrines 2015 des magasins vénitiens. Il existe pourtant d'autres choses, épurées et simples. Il aurait fallu doser, au lieu d'infliger au public cet amoncellement plutôt clinquant. Il y avait bien eu un moyen de tout arranger. Mais on ne l'a pas voulu. Fallait-il vraiment sacrifier un peu de la place disponible pour montrer des verriers américains en regard?

(1) Un ravissant vase rouge et noir de 1942, dans le goût des laques de Chine, a ainsi dépassé à Paris les 200.000 francs.

Pratique

«Cose fragili», Museum Bellerive, 3, Höschgasse, Zurich, jusqu'au 13 septembre. Tél. 043 446 44 69, site www.museum-bellerive.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Photo (Museum für Gestaltung): Un «corroso» de Carlo Scarpa imaginé pour Venini vers 1936. 

Prochaine chronique le jeudi 27 août. Rome montre en fanfare le photographe David LaChapelle.

 

 

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