Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH / L'expressionnisme en version franco-allemande

D'accord, c'est dimanche après-midi. D'accord, le ciel se fait un brin menaçant. N'empêche que la file d'attente pour "Expressionismus in Deutschland und Frankreich" traverse le hall d'entrée et menace de déborder dans la rue. Une chose que le Kunsthaus de Zurich n'avait plus connu depuis longtemps. Les chiffres d'entrée y sont plutôt à la baisse. Il faut dire qu'il y a, en sous-titre, des noms magiques: Matisse et le Blauer Reiter. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre. Le moderne que le grand public préfère a généralement cent ans. L'autre grande exposition du musée, cet automne, tournera ainsi autour d'Egon Schiele. 

Présenté comme il l'est ici, le propos d'"Expressionismus" a l'air d'un scoop. Non, l'expressionnisme né au début du XXe siècle, ne possède rien d'exclusivement germanique. Rien n'eut été possible sans la présentation préalable, en Allemagne, d’œuvres de Gauguin ou de Van Gogh. Les Fauves ont également joué un rôle de détonateur, avec leurs couleurs pures et leurs lignes brutales. Notre œil a juste établi a posteriori une différence. Le fauvisme a pour nous quelque chose de léger et d'heureux, alors que Kirchner ou Heckel sont devenus les apôtres du désespoir urbain.

Echanges entre Paris et Berlin 

Entre Allemands et Français, les échanges ont donc été nombreux à partir de 1900. Des galeries comme Cassirer à Berlin ont montré les nouveautés de Paris. Bravant les foudres impériales, d'audacieux directeurs de musée ont acheté des toiles qui eussent horrifié leurs collègues d'outre-Rhin. Certains artistes vont devenir des passeurs. Citons Robert Delaunay. On ne peut en revanche guère trouver de réciprocité, ce que négligent de dire les commissaires de cette exposition montée en pool avec Los Angeles et Montréal. Qui donc, à Paris, connaissait Franz Marc ou August Macke vers 1910? 

Un mot revient tout au long des textes, tracés en blanc sur fond bleu, qui parsèment l'exposition du Kunsthaus. C'est "international", écrit en majuscules. L'expressionnisme transcende les frontières. Il fédère. En Allemagne, Feininger est Américain, Kandinsky et Jawlensky débarquent de Russie. Tout s'arrêtera d'un coup, en 1914, avec la guerre. Un conflit accueilli avec joie dans l'hystérie collective de l'été. Des artistes de Dresde ou Berlin iront volontairement s'engager. Le prix du sang se révélera lourd pour eux, marquant ainsi la seconde génération expressionniste, cantonnée, elle, dans la vacillante République de Weimar (et accessoirement la Suisse allemande).

Une quantité de tableaux superbes 

Rien là de bien nouveau. On connaît le discours. N'empêche que le Kunsthaus a sorti l'artillerie lourde pour raconter cette histoire se terminant avec la guerre. Sa version d'une manifestation qui se verra modifiée outre-Atlantique offre une multitude des chefs-d’œuvre. Presque tous les peintres que j'ai cités se voient représentés par des pièces majeures. Spectaculaires. Elles sont entourées (dans un décor hélas assez moche) de gravures et de documentation d'époque. On n'échappe plus à cette dernière, depuis la mode lancée par le Centre Pompidou lors de son ouverture en 1977. La documentation, ça fait sérieux. 

Les œuvres viennent essentiellement d'Europe. Notons que certaines n'ont pas eu à franchir des kilomètres. Zurich peut taper dans les collections du Kunsthaus, ses réserves (un Marquet et un Manguin fauves) ou l'inépuisable fondation Merzbacher, au fonds fabuleux en ce domaine. Il y a de tout dans le musée, qui a sorti parallèlement de ses caves trois Ensor pour l'actuelle rétrospective de Bâle et trois Redon pour celle chez les Beyeler...

Pratique

"Expressionnismus in Deutschland un Frankreich", Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 11 mai. Tél.044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert le mardi, le vendredi, le samedi et le dimanche de 10h à 18h, le mercredi et le jeudi jusqu'à 20h. Enorme catalogue, édité par Prestel, qui existe aussi en version anglaise. Le musée montre en parallèle les cent dessins d'Alberto Giacometti légués par son frère Bruno en 2012. Il propose aussi une présentation thématique brassant les siècles. Un nu féminin torride de Pellegrini, exécuté vers 1715, se retrouve à côté d'un Matisse. Une académie d'homme couché génoise du XVIIe siècle derrière un squelette placé dans la même position par Urs Fischer. C'est très intéressant. Photo (Kunsthaus/Pro Litteris): "Modjesko, chanteur soprano" de Kees van Dongen. Le Hollandais, à ses débuts, participe de l'expressionnisme.

Prochaine chronique le vendredi 28 mars. Y a-t-il des musées heureux?

 

 

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