Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH / L'art africain a aussi ses "grands maîtres" anciens

"Un parcours de deux siècles. Plus de 200 œuvres. Quarante artistes." Normale pour une exposition d'art occidental offrant une solide tranche d'histoire, l'annonce peut sembler étrange pour une présentation de sculptures du Continent noir. Et pourtant! C'est le programme proposé à Zurich par le Museum Rietberg, avec une manifestation de super-luxe se concentrant sur la Côte d'Ivoire. Coproduit avec Bonn, Amsterdam et le Quai Branly de Paris, où la manifestation ira ensuite, "Grand maîtres africains" entend sortir de l'anonymat des pièces trop facilement supposées nées d'un génie collectif. 

Il faut dire que notre vision de ce qu'on eut jadis appelé "l'art nègre" (le mot n'offre rien de péjoratif, c'est celui utilisé par les intéressés eux-mêmes lors des premiers festivals de Dakar) a bien changé depuis quelques décennies. Le regard traditionnel voyait naguère là des productions datant, au mieux, du XIXe siècle. Elles auraient prolongé sans modification une tradition lointaine, avant que le méchant homme blanc vienne tout foutre par terre au moment de la colonisation.

Ensembles cohérents

Cela n'était qu'une pieuse image. Des archéologues ont commencé par trouver, au Nigeria surtout, des statues magnifiques, Citons notamment celles d'Ifé, en terre cuite. Près de mille ans. Le même âge que les sculptures romanes. L'Afrique avait donc un passé. Les scientifiques se sont du coup mis à analyser le bois de certaines créations. Surprise! Des chefs-d’œuvre "pré-Dogon" dataient eux aussi du XIIe ou du XIIIe siècle. Et, en les comparant à d'autres réalisations plus modernes, il fallait en plus admettre une nette évolution. 

Dans ces conditions, pourquoi ne pas revisiter le mythe de l'artiste inconnu, comme il peut exister, suivant où, un soldat inconnu? Certains noms sont attestés. Leur œuvre peut se reconstituer en ajoutant aux pièces sûres d'autres, très similaires. Uopie, Sra ou ce Xambile qui travaillait dès les années 1920 pour le marché occidental (eh oui!) peuvent du coups retrouver un "corpus", comme on dit pour les peintres occidentaux. Des plasticiens dont on se sait rien se voient cependant tirés du néant. On regroupe des ensembles cohérents sous des noms de convention, comme pour les potiers attiques du Ve siècle av. J.-C. ou les producteurs de retables italiens du XIVe siècle. Maître de ceci ou de cela... Cela donne par exemple le "Maître d'Essankro".

Des prêts venus de New York comme de Genève

Afin de mener à bien un projet aussi ambitieux, il fallait un tandem chevronné. Il réunit Eberhard Fischer, directeur du Rietberg de 1973 à 1998, et Lorenz Homberger, qui prend aujourd'hui sa retraite du musée. Leur connaissance et leur poids (Fischer reste en prime l'un des plus importants collectionneurs d'art africains de Suisse, voire d'Europe) permettaient à la fois une réflexion prolongée et l'obtention de prêts importants. Et de fait, tout le monde a collaboré. Il suffit de lire les étiquettes, trilingues. Ce qui ne vient pas de Tervuren, en Belgique, arrive du "Met" de New York, de Dallas, du Musée Dapper de Paris ou du proche Museum der Kulturen de Bâle. Le MEG genevois a envoyé deux pièces. Le Musée Barbier-Mueller davantage.

"Grand maîtres africains" se voit dédié à l'Allemand Hans Himmelheber (1908-2003). Normal. L'homme est l'ethnologue de terrain dont le visiteur découvre les films, déjà anciens.Il s'agit aussi d'un collecteur et d'un marchand. Une bonne partie des objets présentés (notamment ceux de la collection Fischer), ont transité par ses mains, pourvus d'une ample documentation. Il n'y a en effet ici, le politiquement correct y aidant un peu, que des œuvres sûres. On sait à quel point le marché de l'art africain se retrouve gangrené par le trafic et par des faux de plus en plus habiles. Han Coray et Emil Storrer constituent deux autres sources citées. On se souvient de l'hommage organisé par le Tessin à ce flamboyant personnage qu'était Coray.

Décor assez laid 

Tout serait-il parfait dans cette exposition, qui fera date? Pas tout à fait. Si les explications se font abondantes et soignées, le décor déçoit. Trop coloré. Presque bariolé. Vu l'usage mal maîtrisé des lumières, il prend trop d'importance. Un masque gagne-t-il à se voir montré, surtout lorsqu'il se révèle admirable, sur un fond rouge pétard? Et que dire de l'affiche, si ce n'est qu'elle est affreuse. Pire encore. Décourageante.

Pratique 

"Grands maîtres africains", Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu'au 1er juin. Tél.044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. L'exposition ira à Bonn du 27 juin au 5 octobre, à Amsterdam du 25 octobre au 15 février 2015 et au Musée du Quai Branly du 17 avril au 26 juillet 2015. Photo (Museum Rietberg). Un masque au galbe caractéristique, qui se voit rapproché de pièces très proches.

Prochaine chronique le mardi 18 mars. Le Kunstmuseum de Bâle propose James Ensor. Impression mitigée.

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