Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Giacometti au delà-des bronzes. Réussite totale pour le Kunsthaus!

Crédits: Keystone, Succession Giacometti, 2016

Le 11 janvier 1966, Alberto Giacometti mourait d'un crise cardiaque à l'Hôpital cantonal de Coire, où il était soigné depuis décembre 1965 pour un cancer. Son frère Diego partait immédiatement à Paris, afin de remettre le chauffage dans l'atelier abandonné. Des linges gelés par le froid y protégeaient, comme ils le pouvaient, les dernières créations du sculpteur. Trois bustes d'Elie Lotar, aujourd'hui montrés au Kunsthaus de Zurich. La succession pouvait peu après commencer. Il y avait la veuve, Annette, plus les deux frères, Diego et Bruno. Il fallait aussi protéger les droits de Silvio Berthoud, le fils d'Ottilia, une sœur d'Alberto morte en couche dès 1937. 

Je ne vais pas vous raconter ici l'histoire, ce que fait Christian Klemm dans le catalogue de l'exposition «Alberto Giacometti, au-delà des bronzes». L'homme, qui été étroitement mêlé à l'affaire, en vertu de sa position au Kunsthaus et à la direction de la fondation Giacometti, le fait très bien, non sans gommer au passage les points litigieux. Tout n'a pas été un fleuve tranquille du vivant d'Annette, puis après. Il n'est ainsi pas question de la condamnation pour abus de confiance en 2007 d'un ancien ministre français. Son nom ne figure même pas dans l'article. On y trouve en revanche sans commentaire celui de Véronique Wiesinger, dont l'activité à la fondation Giacometti française, créée en 2003, s'est vue contestée jusqu'à la disparition de la dame.

Autour des plâtres 

Il faut dire que le propos n'est pas là. «Albert Giacometti, Au-delà des bronzes» entend avoir un caractère scientifique en montrant le travail sur les plâtres, puis sur la fonte en bronze. L'exposition révèle ainsi notamment des morceaux de moules (ou plutôt de plâtres servant à des moules) tronçonnés afin de faciliter le travail. Il s'agit également d'un étalage de puissance du musée zurichois, dont le chantier d'agrandissement avance de l'autre côté de la rue. Tout, ou presque appartient à l'institution, qui s'est contentée d'emprunts ponctuels (dont certains à la fondation Giacometti parisienne), histoire de proposer un parcours plus complet dans l'immense salle de l'aile Bührle. 

Comment cet ensemble s'est-il constitué? Par à-coups. L'artiste lui-même a fait quelques cadeaux en 1963, puis en 1965. Il faut dire qu'il avait eu sa grande rétrospective dans une salle Bührle, alors presque neuve, en 1962. 1965 constitue par ailleurs la grande année. L'immense collection Giacometti constituée par un industriel de Pittsburgh, David Thompson, s'était retrouvée à vendre en 1960. La Confédération, le Canton et la Ville de Zurich auraient dû financer l'achat, mais celui-ci a été torpillé par une campagne de presse hostile. Trois millions pour le tout. Trop cher! Il a donc fallu trouver des fonds privés afin de créer en 65 la fondation toujours en activité.

L'héritage du frère 

Il y avait là un très important fonds, du surréalisme à la maturité d'après-guerre. L’instance a ensuite été adoptée par Bruno Giacometti et sa femme Odette. Un couple sans enfants, comme celui d'Alberto, Diego étant resté célibataire. Peu à peu, Bruno, mort à 104 ans en 2012, lui a donné ses biens. Ceux-ci comprenaient sa première part successorale d'après 1966, puis la seconde, lorsqu'il a laborieusement fallu liquider l'héritage d'Annette. Etant l'héritière des droits moraux, elle avait besoin de l'intégralité des plâtres issus de l'atelier en plus de sa quote-part. Les choses ne se régleront qu'en 2004, la veuve s'étant éteinte en 1993. Il y aura ensuite des difficultés de douane. Des trésors artistiques sortaient de France... Le Kunsthaus n'obtiendra ses 75 plâtres, via Bruno et Odette, qu'en 2006. Une première exposition a alors eu lieu. 

Ce n'était qu'un début. Il fallait nettoyer les œuvres. Les étudier. Les restaurer. Et financer le tout. Un projet étalé sur quatre ans. C'est donc le résultat de cette opération que découvrent les visiteurs. Ils voient également des bronzes. Des statues de pierre. De bois. Plus des peintures, bien sûr. La fondation possède aujourd'hui 170 sculptures, 20 tableaux, 80 dessins, 23 carnets et 39 illustrés d'Alberto. Ceci sans compter les biens du musée lui-même. Si une section au rez-de-chaussée présente de manière permanente le Grison, il y a du coup des dépôts à Coire, à Bâle ou à Winterthour, dont certains se sont vus rappelés pour l'occasion.

Un subtil décor

Toute la carrière de Giacometti se retrouve ainsi présente, des premiers essais, enfant, aux Elie Lotar finaux de 1965. La richesse de cet ensemble permet parfois de montrer de tirage à côté du modèle. Le parcours se veut chronologique. Notons que les espaces miniatures (semblables à des chambres avec fenêtres), créés au centre de la salle, obligent parfois à des contorsions. Il faut savoir revenir sur ses pas. Somptueux, intelligent, le parcours aurait pu rester sec, comme les images montrées au mur de l'exposition Giacometti de la Tate Gallery en 1965. Il fallait ce beau décor. Une mise en valeur qui reste souvent la partie faible des expositions du Kunsthaus. 

Eh bien, ce gros plus a été trouvé! Dans une gamme de gris, l'exposition réglée par Philippe Büttner (avec un comité de spécialistes composé de Casimiro Di Crescenzo, Catherine Grenier et Christian Klemm), les œuvres sont posées sur des sols surélevés, le long de gradins successifs ou dans des vitrines séparées. La plupart d'entre elles ne sont pas séparées par des verres du visiteur (d'où de fâcheux tintements de sonneries de sécurité). Il y a de belles idées de mise en scène dans la scénographie d'Ulrich Zickler. Les débuts bénéficient ainsi d'un énorme bahut peint d'une «Annonciation» par Giovanni, le père d'Alberto. Sa grande table de travail, lors de ses séjours aux Grisons, supporte quelques plâtres plus un grand bouquet de fleurs rouges, repris d'une photo. Ces détails accentuent l'effet d'intimité recherché. Nous sommes bien ici dans l'atelier.

Pratique 

«Alberto Giacometti, Au-delà des bronzes», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 15 janvier 2017. Tél. 044 253 84 84, site www.kunthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h.

Photo (Keystone, Succession Giacometti, 2016): Dans les galeries, la netteté est faite sur un buste d'Annette.

Prochaine chronique le mercredi 2 novembre. Chez les "Love Dolls" du Japon.

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