Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/"Fashion Drive", le Kunsthaus souligne les excès de la mode

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2018

Il s'est tout à coup passé quelque chose. Vers 1100, le vêtement change brutalement d'apparence pour les hommes. Ceux-ci adoptent de longues robes, au lieu des séculaires tuniques courtes. Leurs barbes poussent et leurs cheveux s'allongent. La mode est née, avec ce qu'elle peut supposer d'excès. «La mode, c'est ce qui se démode», disait Coco Chanel. Trois siècle plus tard, les messieurs (ceux de la Cour, bien sûr!) arboreront ainsi des souliers aux pointes interminables, retenues loin du sol par des cordelettes, les poulaines. Il eut été autrement impossible de marcher avec. 

Le Kunsthaus de Zurich se penche aujourd'hui sur les folies de cette mode qui n'a rien à voir avec l'élégance, dont elle constitue souvent le contraire. La chose s'intitule «Fashion Drive». Tout se dit mieux en anglais de nos jours. Le parcours va grosso modo des premières années du XVIe siècle à aujourd'hui. Les œuvres d'art se retrouvent accompagnées dès le XVIIIe siècle de vrais vêtements, empruntés à la riche collection Kamer-Ruf. Les témoignages antérieurs sont en effet devenus rarissimes. Je me souviens cependant que la Queen's Gallery de Buckingham est parvenue il y a quelques années à monter une belle exposition de costumes britanniques des années 1600-1640.

Deux fabuleuses armures 

Chronologique, le parcours débute avec deux pièces à la limite du genre. Il s'agit de deux armures empruntées à la Hofburg de Vienne. La première, avec jupette d'acier, a appartenu à Albrecht von Brandenburg-Ansbach vers 1525. La dite jupette comporte une porte ouvrable pour que le cavalier puisse se tenir à cheval. La seconde constitue l'imitation métallique d'un pourpoint à crevés. Le chic du chic consistait alors à taillader les soies les plus coûteuses, afin qu'elles ne puissent pas resservir ensuite. Cette énorme chose, qui ressemble de loin à une boîte de conserves, a été conçue pour Wilhelm von Regensburg à la même époque. L'armure, c'est presque forcément du sur-mesure!

A partir de là peuvent défiler les petites vestes surbrodées, les collants bien moulants, les décolletés abyssaux des Anglaises des années 1600 et les énormes paniers des Françaises vers 1750. L'idée des commissaires Cathérine Hug (avec «é» accent aigu) et Christoph Becker (le directeur du Kunsthaus) était bien sûr de se limiter aux outrances. Une mode naît, se développe, s'exaspère puis disparaît. Du moins dans les classes sociales les plus aisées. Il faudra en effet attendre les années 1970 pour qu'une tendance parte enfin de la rue pour envahir le prêt à porter de luxe. Pensez aux actuels pantalons troués aux genoux (et parfois souvent aussi ailleurs!), qu'on finit par retrouver presque identiques à 700 euros chez Dolce & Gabbana! On rejoint ici le crevé des années 1540. Mais en «cheap»! Enfin si j'ose dire...

Un XXe siècle surabondant 

La démonstration fonctionne bien jusqu'aux débuts du XXe siècle. Elle permet en plus d'admirer de bons tableaux, confiés notamment par le Kunsthistorisches Museum de Vienne ou le prince de Liechtenstein. Défilent pour la fin du XVIe siècle les Antonio Mor et les Sanchez Coello, puis pour 1880 les James Tissot et les Giovanni Boldini. Il y a entre les deux le célèbre portrait de Marie-Antoinette par Elisabeth Vigée-Lebrun. Elle était représentée «en gaulle», autrement dit en chemise. Le scandale avait été gigantesque en 1783. Tout devient hélas plus laborieux par la suite, et ce pour une raison bien simple. Le XXe siècle a connu tous les excès possibles et imaginables. Chaque défilé milanais ou parisien actuel mériterait ainsi de se voir amplement cité. Qu'en garder sans donner pour autant l'impression d'une fripe et d'un fourre-tout? 

Il faut se montrer réaliste. Le couple de commissaires n'a pas évité ces écueils. La dernière partie de «Fashion Drive» apparaît invertébrée, faute de véritables choix. Il y a un peu de tout. La présentation n'arrange rien. Alors qu'elle ressemblait au départ à quelque chose, elle se contente maintenant d'une accumulation. Le tempérament très «art contemporain» de Cathérina Hug la fait privilégier ce qui s'écarte le plus du sujet. Un murs entier de photos de Manon, qui s'était fait un petit nom sur la scène alémanique des années 1970 par ses extravagances, c'est beaucoup. Il y a également trop de photos de mode de Peter Linbergh, sacralisé par sa prise sous contrat par Gagosian. Avec le transformiste Leigh Bowery, personnage par ailleurs extraordinaire, l'accrochage bascule dans le «body art», qui est déjà autre chose.

Portraits célèbres

C'est presque avec soulagement que le visiteur risque du coup d'arriver à la sortie. Il s'est vu mitraillé d'images. Une sorte de papillotement coloré, assorti d'une bouillie intellectuelle. Que lui reste-t-il alors en tête? Allez savoir! Pour ce qui est de la peinture, je retiendrais personnellement, outre le célébrissime «Portrait de Robert de Montesquiou» de Boldini, venu d'Orsay, celui en dandy de Graham Robertson par John Singer Sargent, prêté par la Tate. Cette effigie en pied laissait un mauvais souvenir à l'écrivain, mort en plein XXe siècle. Le peintre avait insisté en 1894 pour qu'il arbore son énorme manteau d'hiver. Et le tableau a été réalisé en plein été!

N.B. Le nouveau Kuntshaus pousse, de l'autre côté de la place. Les travaux sont arrivés à la hauteur du toit.

Pratique

«Fashion Drive», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 15 juillet. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert vendredi, samedi, dimanche et mardi de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu'à 20h.

Photo (Kunsthaus): L'affiche composite. Au milieu, l'armure d'Albrecht von Brandenburg-Ansbach. 

Prochaine chronique le lundi 7 mai. Winterthour rapproche Ferdinand Hodler et Alberto Giacometti.

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