Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/Einsielden a déversé ses trésors au Landesmuseum

Crédits: Keystone

Au sommet de l'immense escalier dans la nouvelle aile du Landesmuseum de Zurich, saint Meinrad accueille le visiteur. Rien de plus logique. C'est avec cet ermite, assassiné par deux brigands en 861, que tout a commencé. D'autres moines isolés ont poursuivi son œuvre. C'est ainsi qu'est né le couvent d'Einsielden, dans l'actuel canton de Schwytz. Une énorme bâtisse baroque, avec l'église au cente de la façade, y accueille aujourd'hui les pèlerins. Ceux-ci viennent moins pour Meinrad, passé à l'arrière plan, que pour une Vierge noire supposée miraculeuse. Les visiteurs sont un million chaque année. De quoi faire vivre une petite ville, même si son développement présent doit davantage à la proximité de Zurich! 

Le saint Meinrad sculpté par Franz Anton Kölin vers 1740 n'est pas un chef-d’œuvre. La statue reste supposée se voir de loin. Pas trop de détails par conséquent. Elle accompagne au Landesmuseum une quantité de choses. L'abbaye s'est déversée. Le propos de l'exposition montée par Christine Keller se révèle du coup multiple. Comme toujours en ces lieux, il hésite entre l'historique, l'artistique, l'ethnographique et je ne sais quoi encore. A force de vouloir s'adresser à tout le monde, les grandes présentations du Landesmuseum finissent par perdre leurs visiteurs en chemin. Surtout depuis l'inauguration en 2016 du bâtiment construit par les Bâlois Christ et Gantenbein. Aussi gracieux qu'un abri anti-atomique, ses espaces intérieurs en béton brut se laissent de plus mal appréhender. Où commence l'itinéraire et comment passe-t-on d'un endroit à un autre, puisqu'il n'y a bien entendu pas de salles? J'ai bien failli manquer cette fois toute une section.

Plus de mille ans d'histoire 

Une histoire aussi complexe que celle de l'abbaye bénédictine d'Einsielden aurait pourtant mérité de se voir cadrée dès le départ. Datant de 948, la première construction trouve vite des soutiens chez les empereurs romains-germaniques. Il n'est alors pas question de Vierge noire. Celle-ci remonte au XVe siècle. Avec un aussi haut patronage, supposant des dons en nature et en terres, normal qu'Einsieldeln grouille vite de moines, même si le terme allemand suggère la présence d'un seul religieux. Au fil du temps s'érigent donc nombre de bâtiments, un peu désordonnés, comme le montre une grosse maquette reconstituant le lieux vers 1570. Au début du XIVe siècle, première crise. Le couvent (qui possède son équivalent féminin à Fahr) se brouille avec les paysans de Schwytz qui l'attaquent. Le conflit dure jusqu'en 1350. 

Le deuxième passage à vide se situe au moment de la Réforme. Ulrich Zwingli, qui fera basculer Zurich dans le protestantisme, est curé à Einsielden. Mais la Suisse centrale demeure catholique, en forçant même sur la dévotion. Tout peut donc continuer. L'argent entre dans les caisses. Entre 1703 et 1735, l'architecte Caspar Moosbrugger rase l'ensemble des constructions pour créer une de ces casernes bien ordonnées comme les aime le baroque germanique. Quatre cours. Une parfaire symétrie. Un colossal parvis. Il faut faire aussi bien que Melk, en Autriche, édifié au même moment. Le résultat impressionne, dans le genre sévère. Il n'y a pas ici le rococo aux couleurs de dragées faisant le charme de Saint-Gall.

Pillage en 1798 

En 1798, c'est la catastrophe. Les troupes françaises mettent en sac Einsielden, doté de l'un des plus fabuleux trésors d'Europe, pendant quatorze jours entiers. La Chapelle des Grâces disparaît jusqu'à la dernière pierre. Zurich peut présenter les aquarelles, réalisées juste avant l'invasion, des bijoux et orfèvreries alors détenus par l'abbaye. Impressionnant. Cela dit, il subsiste des choses, dont une étourdissante série de ciboires germaniques des années 1600 ou la couronne palatine de Maximilien III. L'immense ostensoir de 1684 a également survécu, d'une manière cocasse. Aussitôt reçu par les moines, il a été mis en vente pour financer des travaux. Aucun acheteur ne s'est manifesté. Un orfèvre l'a alors démonté, ce qui a fait échapper les fragments aux pillards. Il a suffi dans les années 1950 de reconstituer le puzzle, les frères ayant fait tirer en 1684 une gravure grandeur nature de l'objet comme réclame. 

Mais revenons à l'historique. Le XIXe siècle se révèle un temps de prospérité. Les débuts du XXe aussi. Pendant les deux guerres, une chapelle accueille des milliers de photos de soldats espérant ainsi se voir protégés. Il y a encore des dons tapageurs du roi de Roumanie ou du tsar de Bulgarie. Aux pèlerins se mêlent désormais des touristes. Les bâtiments, qui se voient de loin, sont aujourd'hui encore bien entretenus. L'actuelle menace se fait plus insidieuse. Le visiteur la découvre dans une vidéo. La crise des vocations fait flotter la communauté dans des espaces immenses. D'aucuns se demandent si elle pourra survivre, du moins ici.

Horrible décor 

Brassant les manuscrits les plus précieux, dont certains sont antérieurs à l'an 1000, les bijoux offerts par des dévots, les souvenirs historiques et un sensationnel tapis turc du XVIIe siècle, l'exposition flirte par ailleurs avec le modeste. Il y a plein d’ex-voto aux murs. Les vitrines abritent des cierges armoriés, dont un vient de Genève. C'est la partie «foi populaire», que transcendent les robes faites pour la Vierge noire dont la plus ancienne conservée remonte au XVIIe siècle. Il s'en fabrique et il s'en donne toujours, aux couleurs fixées par les différentes liturgies. Bleu, blanc, violet... Tous les styles se côtoient sur un mur en alignant dix-huit. Nous allons de la couture la plus sévère à des paillettes qu'on croyait réservées au Carnaval de Rio. 

Si le public peut découvrir des œuvres et des objets qui lui restaient cachés, la présentation déçoit une nouvelle fois dans la nouvelle aile, après celle sur la Renaissance et celle sur la Révolution russe. Le décor est affreux. Fallait-il contrebalancer le béton par des cimaises roses et des texte écrits sur fond vert amande? D'autre questions surgissent dans la foulée. Pouvait-on tout mélanger sans la moindre hiérarchie artistique? Etait-il permis de concevoir sur un sujet spirituel une exposition manquant à ce point d'âme? Pourquoi tant d'échecs au Landesmuseum?

Pratique 

«Kloster Einsielden, Pilgren seit 1000 Jahren», Landesmuseum, 2, Museumstrasse, Zurich, jusqu'au 21 janvier. Tél. 0 site www.landesmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 17h, le jeudi jusqu'à 19h.

Photo (Keystone): La maquette de l'abbaye actuelle et un choix de robes faites pour la Vierge noire.

Prochaine chronique le mercredi 10 janvier. La Fotostiftung Schweiz de Winterthour propose Jakob Tuggener.

 

 

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