Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZURICH/ "A la quête d'un style, 1851-1900" au Musée national suisse

Crédits: DR

Il existe des endroits recommandables. Vous pouvez y aller les yeux fermés. Ou plutôt non. C'est là qu'il faut largement les ouvrir. Et puis il y a les autres. Ceux qui appellent la méfiance. Ils ont donné lieu à trop de déceptions. Le Musée National de Zurich (ou Landesmuseum) fait indéniablement partie de ces derniers. J'ignore s'il a fait l'objet d'une malédiction toute particulière. N'empêche qu'il enchaîne les ratages, même si je garde un excellent souvenir de son exposition Dada ou de celle sur la cravate, qui resta longtemps une spécialité zurichoise comme l'émincé de bœuf. La chose s'est même aggravée avec l'ouverture de la nouvelle aile, signée Christ & Gantenbein. De la manifestation gugelhupf sur la Renaissance au fourre-tout dédié à la Révolution russe de 1917, que d'échecs! 

C'est donc avec une certaine appréhension que j'ai été voir «Auf der Suche nach dem Stil», titre que l'on pourrait traduire par «à la quête d'un style». Le champ d'investigation de cette exposition, montée par un collectif de commissaires, couvre les années 1850 à 1900. C'est le moment où l'Occident réalise qu'il ne parvient plus à créer un style à la fois nouveau et original. Depuis les années 1830 marquées par l'essor de l'industrialisation, et par conséquent de la machine, l'Europe se contente de reproduire des images du passé. Quand il avait sorti en 1961 chez Plon son ouvrage anthologique (par ailleurs très drôle) sur «Les Styles», l'historien et dessinateur Philippe Jullian avait du reste intitulé la partie consacrée au XIXe siècle «Le siècle du pastiche».

"L'horreur industrielle" 

Curieusement situé dans ce bunker anti-atomique qu'évoque l'aile Christ & Gantenbein, Le parcours commence en 1851. C'est l'année où se déroule à Londres, dans le Crystal Palace de Joseph Paxton (1) incarnant la modernité, la première exposition universelle. Côté artistique, c'est à l'intérieur un déferlement de copies surchargées en tous genres. On peut comprendre que trois ans plus tôt se soit formée la confrérie pré-raphaélite, qui entendait revenir à un artisanat simple, en s'inspirant d'un Moyen Age idéalisé. L'itinéraire zurichois se termine en 1900 au moment où l'Art Nouveau atteint sa brève apogée. Le fameux style est enfin trouvé. Destiné aux riches, il va rapidement se vulgariser à l'intention des classes moyennes, d'où sa rapide disparition. 

La première salle, découpée dans l'immense espace de béton du «Neubau», traite des architectures. La construction restera du reste très présente dans l'exposition grâce à des murs alignant des façades comme si le visiteur se promenait dans des rues. Il y a là les performances alors modernes, qui permettent de construire toujours plus gros, et surtout toujours plus haut. J'ai aussi bien noté la Tour Eiffel que la Grande Roue du Prater, en passant par la Library of Congress de Washington et l'Ariana genevois. Les armatures peuvent en effet demeurer cachées par un habillage de pierre. Il ne faut pas trop bousculer les habitudes. Un accent spécial se voit mis sur Gottfried von Semper (1803-1879), un Allemand qui fit une partie de sa carrière en Suisse pour des motifs politiques.

Meubles, céramiques et textiles 

Les autres espaces proposent ensuite des meubles, des céramiques ou des textiles. Ils regroupent des pièces historicisantes, généralement d'une taille monumentale, et les solutions nouvelles, infiniment plus dépouillées, proposées par ce que l'on appellerait aujourd'hui des «designers». L'Angleterre se place en tête de ce renouveau. Elle se fera dépasser à la fin du siècle par l'Autriche. La France reste en retrait. Elle demeure le pays de l'artisanat d'art. Il y a au Landesmuseum de fort belles choses, rarement bien présentées. L'institution n'oublie jamais qu'elle fait partie de ces musées d'histoire cherchant aujourd'hui leur second souffle. Notons cependant qu'il y a cependant peu de ces «gadgets» électroniques dont on use et abuse souvent au détriment, et non au service, des objets présentés. 

Une partie de l'exposition, présentée dans le goût des Salons du XIXe siècle avec une avalanche de tableaux à touche touche les uns au dessus des autres, évoque la peinture fin de siècle, prise entre réalisme et symbolisme. L'accrochage demeure avant tout suisse, ce qui constitue un choix. Albert Anker, Giovanni Segantini ou Ferdinand Hodler côtoient une Marguerite Burnat-Provins première manière, avant qu'elle ne voie des esprits partout et devienne spirite. Il y a aussi quelques étrangers, comme l'Anglais Rossetti ou les Français Renoir et Sisley. Il se trouve de bonnes toiles aux murs. Le résultat n'offre rien de bien convaincant pour autant. Faut-il vraiment emprunter des œuvres parfois majeures pour faire ça?

Radiateur et cabine d'ascenseur 

Avant qu'«Auf der Suche nach dem Stil» se termine abruptement (à moins que ce soit en queue de poisson), divers cabinets bourrés d'images reproduites aux murs évoquent des thèmes particuliers, avec l'accent mis sur certaines figures emblématiques. Il y a les Britanniques Owen Jones et John Ruskin. Le Suisse Hermann Obrist. D'autres encore ayant contribué à trouver des voies nouvelles ou remis en valeur des solutions d'avant «l'horreur industrielle». Des objets caractéristiques d'un temps marqué par autant de nouveautés que le nôtre ont aussi trouvé leur place. Ils vont du radiateur (ornementé, comme il se doit) à la machine à écrire et au téléphone, en passant par une cabine d'ascenseur. On devine l'intention. Montrer le bouillonnement d'une époque qui se cherche. Le résultat apparaît hélas confus et peu séduisant. Le mélange des genre exige du doigté. C'est ici l'opération coup de poing.

(1) Joseph Paxton a aussi construit à Pregny, près de Genève, la villa des Rothschild.

Pratique

«Au der Suche nach dem Stil», Musée national, 2, Museumstrasse, Zurich, jusqu'au 15 juillet. Tél. 044 218 65 11, site www.landesmuseum.ch (il comporte une version française). Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 19h.

Photo (DR): L'affiche de l'exposition. Détail.

Prochaine chronique le samedi 12 mai. Michel Thévoz publie "L'art suisse n'existe pas".

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