Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ZOUG/La couturière Christa de Carouge fait ses adieux au Kunsthaus

Crédits: Kunsthaus Zoug, 2017

Eh oui! Il faut aller à Zoug. Genève n'a rien fait, alors que son Musée d'art et d'histoire a longtemps eu des prétentions textiles, pleinement justifiées d'ailleurs par le conservateur Alexandre Fiette (1). Quand quelqu'un s'appelle Christa de Carouge, il y a pourtant ce que j'appelle des devoirs de fonction. J'aurais bien vu «la dame en noir» dans les «salles palatines» du rez-de-chaussée, aujourd'hui recouvertes par la seule poussière... 

Cela dit, le visiteur ne perd rien au change. Zoug est une jolie ville, dans le genre carte postale. Son Kunsthaus se trouve face à un château aux colombages rouges semblant sortis d'un conte d'Andersen. Accueillant, lumineux, finalement assez vaste, le lieu abrite de plus dignement Christa, qui se retrouve sur trois étages. Le directeur Matthias Haldemann s'est chargé du commissariat, la couturière (telle que je la connais) ayant sans doute conservé un droit de regard. Les vêtements pendent ainsi à des tubulaires d'échafaudage. Murs blancs, afin de souligner tout le noir des robes et pantalons. Cela dit, il n'y a pas que lui, présenté une fois face à du Soulages. Rappelez vous! Une année, Christa avait proposé une collection rouge. Et Zoug révèle des tenues de soirées dont l'une est même pailletée or!

Une Alémanique à Genève 

Je sens maintenant que je dois expliquer aux plus jeunes d'entre vous qui est Christa. Née à Bâle en 1936, mademoiselle Furrer est la fille d'un chef cuisinier du Baur au Lac, le palace de Zurich, et d'une couturière. Quatre frères et sœurs. Un apprentissage de graphiste, qui lui fera plus tard concevoir des campagnes publicitaires pour Toblerone. Des appétits et des curiosités aussi. Trouvant qu'en Suisse allemande on s'ennuyait, Christa se retrouve à Genève. Un premier mariage, sur lequel elle se montre aujourd'hui amère. Et puis un gente courageux. En 1978, poussée par une mère lui ayant dit qu'elle l'assisterait, la débutante ouvre sa maison à Carouge. Madame Furrer tiendra sa promesse au-delà des espérances. Elle est morte à la veille de ses 104 ans. 

Au bout de quelques saisons, Christa vire au noir. Une couleur à qui Chanel a donné ses lettres de noblesse dans les année 1920. Une tonalité ne trahissant ni la richesse, ni la pauvreté, ni une silhouette généreuse. Côté finances, comme le rappelle à l'occasion de l'exposition de Zoug un excellent article (mais oui, il y en a aussi!) du «Blick», il faut tout de même ici avoir des reins non seulement épanouis mais solides. Le pantalon est à 800 francs. La veste à 2000. Mais attention! Tout d'abord, Christa ne fait pas de la mode, mais de la couture. Nuance! Ses créations peuvent ensuite se porter durant des années et des années. Elles donnent ainsi l'impression d'appartenir à un club (2). Presque une secte. Enfin, Christa les répare jusqu'à la mort du vêtement (ou de la cliente). Rue Jacques-Dalphin à Carouge, puis à Zurich où elle ouvre un second atelier 88, Mühle Tiefenbrunnen en 1988, des artisanes ravaudent chaque lambeau de tissu. On peut penser à ses brocarts japonais finissant en patchwork au fil des décennies.

Influences orientales

L'influence orientale se révèle du reste très prégnante sur Christa. Elle touche à son style, qui fait parfois penser à de l'Issei Miyake en plus trapu. Elle concerne son mode de vie. La dame constitue un étonnant (voire détonnant) mélange de bonne vivante et d'ascète. Un coup de fourchette solide. Une descente magistrale. Le sens de la fête, qui lui fait créer des cortèges traversant Carouge ou des performances sur du thé jeté dans les rues. Mais elle dort aussi sur un bloc de béton, au fond de la courette située derrière son magasin carougeois. La Suissesse médite par ailleurs à l'autre bout du monde. Des livres et quelques objets, chinois ou tibétains, évoquent à Zoug ces rapprochements avec les doctrines asiatiques. Présentation minimale, la chose va sans dire. 

Et puis un jour, Christa a trouvé que Carouge bougeait moins, alors que Zurich s'était sérieusement mise en mouvement. Les allers-et-retours en train commençaient à la lasser. Elle est donc repartie pour de bon, ne gardant que sa petite entreprise de la Mühle Tiefenbrunnen, où œuvraient ses assistantes et où venaient la voir ses clientes groupies comme ses (rares) clients masculins (3). C'était en 2004. Pour elles et un peu eux, elle a continué à tisser des variations sur des thèmes connus. Tout le monde ne peut d'ailleurs pas arborer du Christa. Il faut une certaine taille et si possible de l’embonpoint, histoire de mettre en valeur tous ces plissés. On peut le constater à Zoug, où une grande salle sert aux essayages du public. Il y a les réussites, mais aussi les échecs... A Zurich, Christa est du coup devenue une véritable vedette locale, servant jusque pour des campagnes de votation. Il faut dire qu'il semble difficile de ne pas la reconnaître, même si je lui ai vu diverses coiffures, plus spectaculaires les unes que les autres.

Retraite sans regrets

2013 a été une mauvaise année. Sa mère est morte. Plus jeune qu'elle de 21 ans, son compagnon aussi. La fatigue commençait à se faire sentir. La publication du livre «Schwarz au weiss» de Georg Weber ne compensait pas. Christa a décidé d'arrêter, même si sa raison sociale, devenue De Niz, trouvait une successeure en la personne de Deniz Ayfer. Une personne pour l'instant moins charismatique. Selon la dame en noir, Zoug constitue du coup une dernière étape. L'ultime apparition publique en tant que couturière. Il faut dire que la disparition n'a rien de terrible, puisqu'elle annonce un recommencement. A 81 ans, Christa veut revenir au dessin. Elle aimerait aussi écrire sur le noir, même si Michel Pastoureau l'a si bien fait en français. Ce sera son noir à elle. Une manière plutôt joyeuse de broyer du noir. 

(1) Alors placé sous la direction de Jean-Marie Marquis, le Musée de Carouge a jadis rendu un hommage à Christa.
(2) Je reconnais du premier coup une femme habillée en Christa.
(3) Pour un homme, l'idéal serait presque Gérard Depardieu. C'est vraiment du XXL!

Pratique

«Christa de Carouge», Kunsthaus, 27, Dorfstrasse, Zoug, jusqu'au 18 février. Tél. 041 725 33 44, site www.kunsthauzug.ch Ouvert du lundi au vendredi de 12h à 18h, samedi et dimanche de 10h à 17h.

Photo (Kunsthaus, Zoug): Christa avec son look de jeune octogénaire.

Prochaine chronique le mardi 9 janvier. Le Landesmuseum de Zurich raconte le couvent d'Einsielden.

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