Berenice Magistretti

EXPERTE DE L'ENTREPRENEURIAT ET DES STARTUPS

Après avoir obtenu un Bachelor en Relations Internationales de la London School of Economics, Bérénice a suivi avec un Master en Langue et Civilisation Française à la New York University sur le campus de Paris. Vu sa passion pour l’écriture, elle a travaillé comme rédactrice au sein de plusieurs publications, notamment le International Herald Tribune et L’Officiel Paris. Elle fait aussi partie du Young Advisory Committee de la Fondation Internationale pour la Population et le Développement, une ONG suisse qui finance des projets soutenant les femmes et les jeunes dans les pays en voie de développement. Quand elle n’écrit pas, Bérénice explore les quatre coins du monde: de l'Antarctique à l'Arabie Saoudite, en passant par Le Cap et Beyrouth, elle découvre le monde petit à petit!

Zoom sur le chômage chez les jeunes dans le monde

Peter Vogel, un entrepreneur suisse de 31 ans qui a étudié l'ingénierie à l'ETHZ, s'attaque au chômage chez les jeunes à travers une nouvelle approche axée sur les solutions concrètes dans son livre récemment paru « Generation Jobless? » (publié en avril 2015 chez Palgrave McMillian).

Il s'efforce de gérer son temps entre sa carrière académique d’assistant professeur en entrepreneuriat technologique et de directeur du centre de l'entrepreneuriat de l'université de St. Gallen, sa famille, et ses diverses initiatives entrepreneuriales, notamment HR Matching, un système de recrutement en ligne, The Entrepreneurs' Ship, et Dementiaware, une plateforme qui sensibilise à la démence dans les pays en voie de développement.

J'ai eu le plaisir de discuter avec lui de son nouveau livre et de son point de vue sur le marché du travail dans les pays en voie de développement et les marchés émergents.

  

Qu’est-ce-qui vous a poussé à aborder le sujet du chômage chez les jeunes dans votre nouveau livre?

Peter Vogel: Pour ça, je dois revenir quelques années en arrière! Il y a environ sept ans, j'ai lancé une entreprise grâce à laquelle nous avons technologiquement comblé le fossé entre le système éducatif et le marché du travail. Nous avons estimé que quelque chose n'allait pas dans la transition de l'école à la vie active. Un an plus tard, je suis devenu partenaire du think tank FutureWork Forum, où nous consultons et éduquons sur le futur du marché du travail. J'ai ensuite commencé mon doctorat à l'EPFL, où je me suis moi-même trouvé au croisement entre l'entrepreneuriat et le marché du travail.  Nous avons étudié des programmes gouvernementaux qui aident les personnes sans emploi à démarrer leur propre entreprise comme mécanisme pour les sortir du chômage. Voilà donc les différentes perspectives qui ont concouru à me pousser dans cette direction…

 

Vous avez ensuite abordé la problématique du chômage chez les jeunes lors d'un TEDx talk au début de l'année 2013 à Lausanne…

Peter Vogel: En effet. Après ma présentation, la maison d'édition Palgrave McMillian m'a approché par l'entremise d'une connexion, et m'a demandé si l'idée d'écrire un livre sur le chômage chez les jeunes m'intéressait. Comme il y a peu sur le sujet en dehors des articles médiatiques et des rapports gouvernementaux, c'était vraiment ma source principale de motivation: écrire quelque chose de différent, axé sur les solutions et soutenu par diverses études de cas.

 

Et planifiez-vous une tournée de promotion ?

Peter Vogel: (soupirs) Je devrais! (rires) Ce serait super, mais en ce qui concerne la gestion de mon temps, c'est difficile. Le livre est sorti à présent et il génère beaucoup d'enthousiasme, mais je n'ai même pas encore eu le temps de communiquer avec mon propre réseau de médias. C'est donc mon objectif pour cet été. Je suis toutefois assez occupé avec différentes activités, dont l'une est d’être père, étant donné que je viens d'avoir mon deuxième enfant!

 

Oh wow, félicitations! Maintenant entrons dans le vif du sujet: quelles sont, selon vous, les différences les plus saisissantes entre le chômage chez les jeunes il y a 50 ans et le chômage chez les jeunes aujourd'hui?

Peter Vogel: Il y a certaines choses qui sont identiques, ce qui veut dire qu'il y a certains modèles qui sont tout simplement récurrents. Si nous pensons aux causes de la crise du chômage chez les jeunes, on peut essentiellement les classer selon les facteurs d'économie de demande et d'offre. Du côté de la demande, nous examinons le marché du travail, la performance macroéconomique générale, la demande globale (à savoir s'il y a une demande d'employés), l'adaptabilité du marché du travail, la prédominance du travail temporaire,  ce que les employeurs exigent des candidats et ainsi de suite. Du côté de l'offre, nous regardons les facteurs qui sont liés aux individus, du point de vue de leurs compétences et de leurs expériences, ce qu'ils attendent du travail, et ainsi de suite. Plusieurs de ces problèmes sont cycliques et sont donc identiques aux problèmes datant d'il y a 50 ans, ou durant la Grande Dépression. Le manque d'offres d'emploi disponibles ne dépend pas de la période. Toutefois, la situation que nous rencontrons aujourd'hui est différente: nous n'avons pas une pénurie d'emplois mais plutôt un taux de chômage élevé et une guerre des talents, avec plus de 4 millions de postes vacants à travers l'Europe (par rapport aux 6 millions de jeunes sans emploi).

 

Il y a-t-il une période spécifique qui a marqué ce changement? 

Peter Vogel: La révolution technologique a joué un rôle majeur dans le changement des tendances et dans le changement des entrées dans la vie active. Nous pouvons voir que l'ère numérique est menée par la Génération Y, qui a des caractéristiques générationnelles fondamentalement différentes par rapport aux générations précédentes (par exemple, ce qu'ils veulent faire de leur vie, ce qu'ils attendent de la vie, ce qu'ils attendent du travail, etc.). Si on compare les enfants du baby-boom et de la Génération X avec la Génération Y, il y a certaines choses particulières qui sont arrivées qui nous permettent de mieux comprendre l’évolution cyclique. Quand nous parlons de la Génération Y, c'est clairement l'émergence d'Internet qui a causé un changement majeur dans la manière dont les gens cherchent du travail et dans la manière dont les employeurs recherchent des candidats. C'est donc là la plus grande différence. La façon dont nous pensons et travaillons a également radicalement changé, et tous les employeurs ne sont pas encore arrivés sur « le marché de l'emploi du 21ème siècle »…

 

Maintenant, si nous comparons les marchés émergents avec les pays développés, quelles sont selon vous les différences les plus marquantes en matière de chômage chez les jeunes?

Peter Vogel: C'est une bonne question. Quand les gouvernements trouvent des solutions brillantes pour le chômage des jeunes sur une base internationale, cela devient un problème. Comme la crise est fondamentalement différente dans les différentes régions, des solutions doivent être développées à un niveau régional. Si nous examinons des pays comme l'Allemagne, la Suisse et l'Autriche, le plus gros problème que nous avons dans ces marchés est la pénurie de travailleurs qualifiés. Tandis que si l'on regarde des pays comme l'Espagne, le Portugal et la Grèce, le problème est la demande globale, ce qui veut dire qu'il n'y a simplement pas assez d'emplois convenables pour les travailleurs qualifiés. Voilà pour le monde développé. Ça n'est pas du tout la même chose au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, par exemple. La région nord-africaine a en moyenne le taux de chômage chez les jeunes le plus élevé au monde, qui s'élève à environ 30%. Et le problème est que cela continue d'augmenter. C'est pareil en Asie du Sud-Est. Si l'on regarde les statistiques de l'Organisation internationale du travail (OIT), on peut clairement voir des tendances et des modèles sur la direction que ça prend. Il est donc tout à fait crucial de prendre cet aspect en compte quand nous examinons le chômage chez les jeunes au niveau mondial.

 

Donc, bien que le chômage chez les jeunes soit un problème mondial, il n'y a pas de solution globale à proprement parler?

Peter Vogel: C'est exact. Il y a quelques approches générales qui se sont avérées être des succès – la formation par alternance, par exemple – mais la mise en place doit toujours être située dans le contexte du pays, voire même de la région, où elle est déployée. En général, quand nous parlons de solutions au chômage chez les jeunes, nous avons tendance à dire « Hé les politiciens, faites quelque chose à ce sujet! ». Mais le problème est que c'est malheureusement bien trop compliqué pour les gouvernements seuls de trouver des solutions utiles. C'est aussi le sujet du livre: la complexité et l'interdépendance des différentes parties prenantes, incluant les employeurs, les éducateurs, les décideurs, les parents, les jeunes, les entrepreneurs, les ONG, parmi beaucoup d'autres. Il y a certaines choses qui doivent être faites au niveau mondial mais, fondamentalement, je pense qu'afin de résoudre le problème, on a besoin de comprendre la problématique de chaque région individuelle afin de trouver des solutions sur-mesure.   

 

Les gens se lancent-ils donc dans l'entrepreneuriat car ils ne peuvent pas trouver d'emploi traditionnel? L'entrepreneuriat est-il la solution à la crise du chômage chez les jeunes?

Peter Vogel: Oui, bien sûr, c'est un des moteurs principaux qui pousse les jeunes à devenir entrepreneurs, surtout que l'entrepreneuriat a, depuis une ou deux décennies, gagné en popularité. Et la crise du chômage chez les jeunes renforce davantage cet effet, car les jeunes sont plus enclins à arrêter de songer aux offres d'emploi habituelles et à monter directement leurs propres startups. Nous devons toutefois être extrêmement prudents en faisant des déclarations relatives aux effets à long terme. Sur le court terme, j'approuverais totalement et dirais oui. À l'heure actuelle, avec une personne sur 4 en Europe et une personne sur 3 en Afrique du Nord étant sans emploi, alors bien sûr, laissons-les tester des choses en tant qu'entrepreneurs et gagner des compétences améliorant leur employabilité. Et même s'ils ratent, ils apprendront quelque chose d'un point de vue professionnel et ils deviendront plus employables sur le long terme. Donc oui, l'entrepreneuriat est une solution pour ceux qui sont actuellement sans emploi. Mais sur le long terme, il faut également prendre en compte les emplois qui sont détruits par les entrepreneurs. Pour chaque emploi créé dans une startup, il y en a probablement certains qui sont détruits au sein des entreprises déjà établies.

 

Pensez-vous que les gouvernements s'efforcent à soutenir de plus en plus l'entrepreneuriat?

Peter Vogel: Et bien je pense qu'ils donnent suite à différentes stratégies. De la perspective de la politique active du marché du travail, les pays poursuivent l'approche portefeuille. On voit clairement que depuis les 20 dernières années, le sujet de l'entrepreneuriat est devenu de plus en plus important au sein de la société. Il n'y a qu'à regarder les universités et les créations de centres d'entrepreneuriat, de chaires d'entrepreneuriat… En Suisse par exemple, il y avait très peu d'universités qui auraient offert des cours d'entrepreneuriat il y a quelques années. Quand j'étudiais à l'ETHZ, je n'étais au courant d'aucun programme universitaire particulier qui aurait pu m'aider à lancer ma propre entreprise. Il y avait un bureau de transfert de la technologie et quelques cours gouvernementaux, mais je ne connaissais aucune autre assistance universitaire dont je pouvais bénéficier. Donc, de ce point de vue, nous voyons clairement une tendance allant vers l'entrepreneuriat.

 

C'est une bonne nouvelle!

Peter Vogel: En effet, tout le monde cherche du travail, en supposant que la vaste majorité des gens ont une motivation intrinsèque à travailler. Ceci est donc constant, ce n'est pas cyclique. Toutefois, nous savons que d'ici 2030 nous aurons besoin d'un demi-milliard d'emplois supplémentaires, et ce juste pour nous maintenir au niveau de la croissance démographique. Nous avons donc besoin de beaucoup d'emplois, et il est plus que probable que ces emplois seront créés par des entrepreneurs!

 

 Billet originellement publié sur Seedstars World.

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