Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

YVERDON/Les Kirghizes sont au Centre d'art contemporain

Crédits: Shailo Djekshenbaev

Certains mots font rêver. La «route de la soie» en fait partie. L'expression tient du mirage. L’œil voit, ou plutôt imagine, des caravanes partant de Chine pour venir déverser leurs trésors jusqu'en Occident. Depuis une vingtaine d'années, la route est rouverte, passant par le pays des Kirghizes. Mais il ne faut pas se faire d'illusions. Comme le montre la série de vidéos «New Silk Road» (2006) de Gulnara Kasmalieva et Muratbek Djumaliev, présentée au Centre d'art contemporain d'Yverdon (CACY), cette large route bétonnée voit de nos jours passer d'innombrables camions, chargés d'on ne sait trop quelle marchandise bon marché, que leurs transporteurs ont ficelé de rubans adhésifs. 

Indépendante depuis 1991, après cent quinze ans de domination tsariste, puis soviétique, la République kirghize (Kirghizistan ou Kirghizie) est l'hôte du CACY, qui lui dédie sa dixième exposition depuis sa création en 2013. C'est la première fois que le Centre, dont s'occupe depuis l'origine Karine Tissot, se penche sur un pays. Mais attention! Il ne s'agit pas d'un pavillon national déplacé en terre romande, même si les Kirghizes restent partiellement des nomades. Tout résulte d'un échange, placé sous le signe de Moving Culture, que préside Hanspeter Maag. Quatre Suisses se sont rendu en Kirghizie, tandis que quatre artistes du pays venaient à Berne, en novembre 2015.

Un dialogue à deux contre un 

La présentation actuelle tient donc du dialogue. Tout se retrouve mélangé sur les murs du rez-de-chaussée de l'hôtel de ville d'Yverdon, où réside le CACY. Un manière comme une autre de rappeler que la Kirghizie, très montagneuse (le pic Lénine culmine à plus de 7000 mètres!), est appelée «la Suisse de l'Asie centrale», une autre Suisse se trouvant quelque part plus loin, en Chine. La parité ne se voit cependant pas assurée. Il y a à l’affiche dix Kirghizes contre cinq Helvètes, les premiers travaillant en général à Bichkek, la capitale. Environ un demi million d'habitant, soit le dixième d'une population atteinte depuis vingt ans d'explosion démographique. 

Le visiteur innocent risque de s'y perdre. Qu'est-ce par exemple que la «révolution des tulipes» en 2005? L'Occident ne sait en effet rien de ce pays à l'histoire contemporaine plutôt agitée. On souligne au CACY le fait que cette nation de 250.000 kilomètres carrés (c'est grand pour une Suisse!) connaît un régime démocratique, ou du moins supposé tel. Un signe distinctif dans cette région pleine de dictateurs. On n'y passe pas sous silence l'islamisation galopante. Shaarbek Amankul a photographié année après année la foule se réunissant à Bishkek sous le regard, sans doute réprobateur, d'un Lénine de bronze laissé en place. Chacun se prosterne. Pas une seule femme. La Kirghizie est aux trois quarts musulmane. Quid des orthodoxes?

Un caractère informatif 

Beaucoup des œuvres présentées prennent pour le public un caractère avant tout informatif. Shailo Djekshenkaev montre les changements urbanistiques, les plaques de revêtement d'un sol éventré semblant partir à la dérive. Une partie de la population a la nostalgie d'un passé russe pourtant difficile. Meka Muratova assure dans sa vidéo que le cours de l'histoire ne peut se voir remonté. Notons que sa bande s'intitule «Frunze», qui resta longtemps le nom de Bishkek. Cela n'empêche pas un désir, plus légitime, se renouer avec ses racines ou de montrer ce qui ne va pas. Une tâche à laquelle s'attaque Marat Raiymkulov dans de brefs dessins animés. 

Comme la plupart des artistes kirghizes, qui ne produisent plus pour l'Etat comme c'était naguère le cas, Raiymkulov a un métier. Il est physicien. On ne vit pas de son art dans ce pays excentré, où le seul musée important reste dédié à un artiste réaliste socialiste aujourd'hui déconsidéré. A l'entrée de l'exposition, Sophie Schmidt en a du reste agrandi à le billet d'entrée. Une aquarelle négligemment posée sur le sol (on demande cependant aux visiteurs de faire attention!) C'est là l'un de seuls lieux d'expositions possibles même si, comme partout dans le monde, le «street art» a trouvé sa place en Kirghizie. Deux de ses représentants (le collectif DOXA) ont du reste décoré, en toute légalité, la tour abandonnée de l'Amalgame d'Yverdon.

Du feutre, des dessins et de la vidéo 

Et qu'ont fait les Suisses, au fait, puisque l'exposition s'intitule «Pas de deux»? Ils ont témoigné de leurs impressions de voyage, fatalement un peu fugaces. Il y a un tapis de feutre (le feutre est très kirghize) de Kaspar Bucher. Leyla Goormaghtigh a produit d'innombrables dessins très fins, à mi chemin entre l'organique et la rêverie orientale. Peter Aerschmann a créé un vidéo où les objets collectés sur place, au bord de l'immense lac salé Issyk-Kul, semblent atteints d'apesanteur. 

Il faut cependant découvrir la chose sur place, en se donnant la peine de comprendre. Plus qu'une aventure esthétique, «Pas de deux» offre, comme je vous l'ai dit, une rencontre avec un pays méconnu, même si la Kirghizie a découvert depuis longtemps l'utilité des biennales d'art.

Pratique 

«Pas de deux», Centre d'art contemporain, place Pestalozzi, Yverdon, jusqu'au 14 février. Tél. 024 423 63 80, site www.centre-art-yverdon.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 18h. Il y a des visites guidées. Photo (Shailo Djekshenbaev): Une place de la capitale éventrée dans cette image de la suite "Perestroïka". Il est permis d'y voir un dégel ou au contraire une instabilité inquiétante.

Prochaine chronique le dimanche 10  janvier. Robert Piguet reste l'unique grand couturier suisse de Paris. Un livre vient de se voir consacré au Vaudois, qui était d'ailleurs d'Yverdon.

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