Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

YVERDON/Le Centre d'art contemporain se met sur "La grande place"

Crédits: Cyril Porchet

Il faut parfois savoir jouer avec les mots. C'est ce que fait le Centre d'art contemporain d'Yverdon (CACY de son petit nom) avec «La grande place», présentée depuis le 9 juillet. Reste que le visiteur doit tout de même se faire initier, comme dans une tribu africaine. La grande place se trouve bien à Yverdon devant le Centre, qui loge dans un superbe bâtiment en pierre de Hauterive jaunes, bâti au XVIIIe siècle. C'est celle qu'on voit, avec les bâtiments déjà en place, dans une aquarelle lavée à l'époque par Louis-Abraham Ducros, enfant de la ville parti se faire un nom à Rome. 

L'exposition reflète cependant la Placette. N'allez pas penser, comme je l'ai initialement fait, qu'il s'agit des grands magasins de ce nom, aujourd'hui connus sous le nom de Manor. Il a pourtant existé des Prix Placette, devenus les Prix Manor. Non! Le CACY se rapproche d'une vitrine lausannoise de ce nom vouée à la présentation d'art contemporain. Sous l'impulsion d'un groupe d'amateurs, La Placette a accueilli 144 artistes depuis 2004. Un par mois. Après avoir longtemps logé rue du Terreaux, elle se trouve aujourd'hui 19, rue du Pré-du-Marché. De tels lieux deviennent aujourd'hui courants. Je citerai juste Rodeo 12 à Genève (1) et le 47, rue de la Plaine à Yverdon. Il faut dire que les rues urbaines ressemblent aujourd'hui à des mâchoires édentées à force de vitrines laissées noires, faute de repreneurs de bail. Il semble loin le temps où l'art contemporain se contentait, à Plainpalais, de la minuscule fenêtre d'In Vitro, percée dans l'abri des trams...

Archéologie du futur 

Il fallait trouver le moyen de faire entrer un maximum d'artistes, présentés au moins une fois à La Placette, dans l'espace plutôt compliqué du CACY. Karine Tissot a fait appel à la Française de Genève Delphine Renault. Cette dernière avait en effet installé un dispositif original en 2015, lorsqu'elle a eu son exposition à la Salle Jules-Crosnier de l'Athénée. Elle avait promené ses visiteurs sur une passerelle de bois. Delphine a donc repris l'idée d'un podium. Le public entre aujourd'hui de plain-pied au CACY. Il ne pourra pas descendre dans les fosses se trouvant des deux côtés de son parcours. Il y a là de «l'archéologie du futur». On sait qu'à moins d'un privilège spécial, il n'est pas possible de marcher dans un chantier de fouilles. 

Dans ce qui sont devenu des soubassements (et sur les murs, voire descendant du plafond) sont disposés des pièces de 38 artistes, Delphine portant le No 39. Il y a des oeuvres en tous genres et de toutes dimensions, produites pour l'occasion par des plasticiens d'âges divers. Je note cependant qu'à part le grand vieillard Abbas Rostamian (né comme moi en 1948), les participants restent plutôt jeunes. La plupart d'entre eux ont vu le jour dans les années 1970, voire 1980. La grande majorité vit à Lausanne, qui se présente du coup comme une scène très active. Certains exposants ont cependant un pied, ou du moins un orteil à Berlin, ce qui reste du dernier chic.

Une foule pour l'affiche 

Que montrent-ils, dans une mise en scène réglée par Karine Tissot après un certains nombre de discussions avec les intéressés? De tout. Il y a de la peinture. Des installations. De la vidéo. De la sculpture. Aucun style spécial ne se dégage. Il n'existe plus de tendance majoritaire. Il y en a donc pour tous les goûts, puisqu'il reste impossible de faire abstraction de ceux-ci, dus autant à la personnalité profonde qu'à l'éducation. La moto recouverte de boue de Thomas Rousset ou le grillage déroulé sur le sol de Claudia Mougin risquent cependant de décontenancer. Il doit y avoir beaucoup de réflexions, que dis-je, de questionnements là dessous. 

Autrement, Delphine Coindet a suspendu quatre cordes colorées. Daniela Droz a transformé certaines de ses photos en vitraux. Thomas Koenig a installé une porte, là où il n'y en a plus depuis des siècles. Vincent Kohler a imaginé une sorte de gros oiseau en faux bois, qui risque de finir dans une école. Etc... Etc... Reste à présenter pour finir l'auteur retenu pour l'affiche. Il s'agit de Cyril Porchet. Il a photographié une foule bigarrée et ondoyante en laissant cinq secondes son objectif ouvert. Le résultat est étonnant. L'image a été prise à Gubbio, une bien jolie ville médiévale italienne, lors de la «fête des cierges». Le cierge, c'est toujours bon pour le moral! 

(1) Derrière Rodeo 12, dont les présentations durent un seul jour, se trouve aussi Karine Tissot.

Pratique 

«La grande place», Centre d'art contemporain, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 4 septembre. Tél. 024 423 63 80, site www.centre-art-yverdon.ch Ouvert du mercredi au dimanche, de 12h à 18h.

Photo (Cyril Porchet): La foule de la fête des cierges de Gubbio pour l'affiche.

Prochaine chronique le samedi 6 août. Kenneth Anger fait son "Retour à Babylone" en reparlant de Hollywood. Cela me permet de vous raconter aussi la vie du décorateur star William Haines...

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."