Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

YVERDON/La Maison d'Ailleurs traite la manga avec "Pop Art mon amour"

Crédits: Tadanari Yokoo/Maison d'Ailleurs

Rouge comme le fond du drapeau suisse. Rouge comme le soleil japonais. Légende vivante du graphisme nippon, Tadanori Yokoo, 80 ans en 2016, a créé une affiche mariant les deux oriflammes pour la Maison d'Ailleurs d'Yverdon-les-Bains. Il faut dire que l'homme, dont la première rétrospective helvétique se voit présentée dans ses combles, tient la vedette de l'exposition «Pop art, mon amour» (comme «Hiroshima, Mon amour») du musée «de la science fiction, de l'utopie et des voyages extraordinaires». Une exposition qui trouve son point de départ dans la manga. 

Pour Marc Atallah, en charge des lieux, il s'agissait de «montrer l'influence de l'Occident sur le monde japonais dans une culture à la fois savante et populaire.» Un prêté pour un rendu. Comme l'a récemment rappelé une présentation du MEG genevois, l'Europe a vécu de 1870 à 1900 sous le signe d'un japonisme forcené. «Nous en arrivons au second effet boomerang. Aujourd'hui, alors qu'il a tardivement découvert la manga (1), c'est l'Occident qui s'en inspire en proposant des créations à l'orientale.» Et le directeur de montrer des couvertures d'albums dessinés par des Français. Elles tiennent du copié-collé. Comment pourrait-il en aller autrement quand on connaît la popularité (et les prix!) d'un peintre comme Takashi Murakami, que nombre de gens confondent pourtant avec l'écrivain Haruko Murakami!

Tout commence après 1945

L'exposition part de l'après-guerre, marquée par le traumatisme atomique de 1945. L'origine de la manga se situe pourtant bien en amont. «On peut la faire remonter à la fin du XVIIIe siècle», précise Marc Atallah, «quand une classe bourgeoise monte en richesse et puissance.» Elle a du coup besoin de divertissements. La publication d'albums supposés amusants deviendra l'un d'entre eux. «Le mot manga a été associé au départ à l'idée à l'idée d'une chose désopilante.» Précisons que, par albums, il faut encore penser à une suite d'images isolées. Il faudra du temps pour que le genre raconte des histoires. «L'actuelle manga arrive vers 1920, avec une utilisation nationaliste et belliqueuse dans les années 1930 et 1940.» 

Comme en Allemagne, 1945 constitue l'année zéro. «Le genre tel que nous le connaissons repart dès la fin de la décennie. Il trouve son héraut en la personne d'Osanu Tezuka» (1928-1989). Ce dernier met en place, à moins de vingt ans, ses codes narratifs et sa ligne, aussi claire qu'en Belgique. Les personnages possèdent ainsi un aspect enfantin, avec d'immenses yeux à la Disney. Le public visé n'en apparaît pas moins vite divisé en secteurs. Il y a les filles et les garçons. Les enfants et les adultes. Le tout sans que le graphisme se révèle très différent. «Des dessins en apparence agréables racontent souvent des histoires dramatiques.» Des histoires tracées en noir et blanc et se lisant de droite à gauche, comme l'écriture arabe, d'où des problèmes d'adaptation chez nous. «Il y a eu des horreurs.»

Gentils robots

Pleins d'androïdes et de robots («mais des robots gentils, aidant les humains»), les récits suivent bien sûr l'évolution du monde japonais moderne. Celui de la reconstruction. Celui de l'américanisation. Celui de l'urbanisation à outrance («d'où l'idée que la liberté se trouve seulement dans l'espace»). Celui enfin du boom financier. «On en arrive ainsi à une rupture dans les années 1980, alors que menace une crise économique», explique le directeur. «Une nouvelle génération se sent opprimée, oppressée par celles qui la précède. Les nouveaux héros sont présentés comme des victimes, en but à tous les coups, au propre et au figuré.» 

La chose se retrouve dans les bandes elles-mêmes, mais aussi leurs produits dérivés. Nous sommes ici dans un univers de franchises, où un sujet devenu populaire se voit décliné de la manière la plus large et la plus rentable possible. «Tout débute par une pré-publication dans des magazines, dont le tirage est gigantesque. Il tourne autour des cinq millions d'exemplaires. Arrive ensuite l'album. Très épais. Puis viennent les figurines. Les disques. Nous pouvons présenter à l'écoute des «space opéras» constituant en fait des disques d'accompagnement. Il y a enfin les dessins animés, qui ont fait connaître la manga chez nous.» Merci Dorothée et son «club» des années1980 à la TV française! Notons au passage que certains bandes ultra-connues au Japon ne le sont guère en Occident. Et vice-versa. Il subsiste un clivage en dépit de films comme «Kill Bill» de Quentin Tarantino en 2003!

79 planches d'Osamu Tezuka 

Tout cela se voit raconté de manière classique et sobre, dans les décors plus ou moins permanents de la Maison d'Ailleurs. «C'est une exposition chargée, avec des centaines d'albums, d'objets ou d'affiches. Nous n'allions pas lui superposer des gadgets électroniques qui auraient compliqué le parcours.» Il faut dire qu'il y a beaucoup à lire. Marc Atallah a produit quantité de textes explicatifs et de résumés. Tout le monde ne sait pas tout au départ, «et il convent de rappeler d'où la manga vient et quelle est son histoire.» Et puis, il fallait laisser le temps de regarder les planches originales, dont certaines se découvrent dans les tiroirs de la Bibliothèque Jules-Verne. «Nous avons obtenu 79 pages d'Osamu Tezuka. J'en espérais une dizaine. En allant palabrer au Japon, j'ai pu consulter le stock et opérer mon choix. C'est la première fois qu'il est possible d'en contempler autant.» 

La Maison d'Ailleurs a passé en outre une commande à Joanie Lemercier. Le Français a conçu un grand dessin avec projections lumineuses. Sur un thème de manga, bien entendu! Le musée propose par ailleurs une exposition dans l'exposition avec la rétrospective Tadanori Yokoo. «J'ai été le voir plusieurs fois chez lui. L'homme a déjà connu de nombreux hommages, mais jamais en Suisse.» Il a prêté 48 de ses créations, pour lesquelles il a généralement eu carte blanche. Il s'agit avec elles de lancer des produits avant tout culturels. Ces œuvres, qui lui ont valu en 2015 le Premium imperiale, relèvent du pop art. Elles brassent, avec des tonalités fluorescentes, des images bien connues du public. Elle vont de «La vague» d'Hokusai au visage de Marilyn Monroe. «Ce sont des collages qui se télescopent. Pour Yokoo, le collage reflète le désordre du monde contemporain.» 

(1) La première traduction française d'une manga a paru en 1978 à Yverdon dans un fanzine dont s'occupait Rolf Kesselring. «Ce journal n'a connu que six parutions.» Il faut voir là un signe.

Pratique

«Pop art, Mon amour», Maison d'Ailleurs, 14, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 30 avril 2017. Tél. 024 425 64 38, site www.ailleurs.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Il est sorti à cette occasion un livre, se consultant d'un côté, puis de l'autre. «Je crois que c'est le meilleur que nous ayons sorti jusqu'ici», déclare Marc Atallah, qui a fait appel à plusieurs auteurs. 

Photo (Maison d'Ailleurs): Fragment d'une affiche de Tanadori Yokoo. Pop et fluo!

Prochaine chronique le mercredi 12 octobre. Les nouvelles présentations du Mamco genevois.

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