Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

YVERDON/La Maison d'Ailleurs danse avec les étoiles numériques

Crédits: Jean-Christophe But/Keystone

Sur la BBC et TF1, le public «danse avec les stars». La Maison d'Ailleurs, à Yverdon, préfère à juste titre une «Danse avec les étoiles». C'est le titre de la nouvelle exposition proposée par Marc Atallah, après celle consacrée aux robots. Rassurons tout de même les amateurs. Le Musée de la science-fiction, de l'utopie et des voyages extraordinaires n'a pas oublié les androïdes pour son nouveau parcours, qui se termine comme il se doit dans la Bibliothèque Jules-Verne. 

Il ne faut pas ici entendre le mot «danse» au sens strict. «Nous montrons la manière dont la science-fiction crée des effets esthétiques depuis les années 1920», explique Marc Atallah. «Elle parle aussi de littérature, de peinture, de sculpture, de cinéma ou d'architecture.» Tout commence, au rez-de-chaussée, dans une salle au décor inamovible, avec des livres (ou plutôt des pulps) dans de petites vitrines carrées. «Ces ouvrages populaires, vendus très bon marché, utilisaient les arts pour les tourner du côté du futur. Ils créaient des expériences nouvelles à partir de technologies modernes.» Notons que la prospective s'opère avec un certain retard au départ. Le surréalisme n'entre ainsi en scène qu'à la fin des années 1940. Peu d'explications. «Il s'agit d'un parcours poétique. Nous invitons à la réflexion sans vouloir calibrer les esprits.»

Mondes aliénants

L'art n'est donc pas seul invité cette fois. Il y a aussi la littérature. «Il s'agit d'un thème constant. La science-fiction invente des univers aliénants, où le pouvoir en place cherche à la détruire.» Il existe deux sur ce sujet deux classiques, «1984» et «Fahrenheit 451». «Ils revisitent l'idée platonicienne selon laquelle les créateurs doivent se voir bannis, à moins d'être en accord avec les idées dominantes.» La SF offrant des mondes de fantaisie, elle peut mettre en évidence les fantasmes collectifs du moment, imposés comme des vérités. «Superman apparaît comme un sauveur en 1938, alors que montent les dangers d'une guerre généralisée.» L'iconographie de tels super-héros se révèle bien sûr innombrable. «Nous avons toujours cherché, en puisant dans notre énorme bibliothèque, à trouver des couvertures de livres et de comics que les gens ne connaissaient pas.» 

Les salles suivantes, au rez-de-chaussée et au premier étage, évoquent différents arts, dont la musique («le son est autre, déroutant ainsi l'auditeur. Il devient constitutif de mondes possibles»). Notez que le visiteur de la Maison d'Ailleurs est préparé à ces étrangetés. "Une constante de la SF est de retourner des situations réelle", explique Marc Atallah. "C'est un extraterrestre ou un androïde qui va peindre, sculpter ou filmer des êtres humains. Ce sont ces derniers qui deviennent pour eux des objets de curiosité." Le tout avec une petit parfum futuriste, bien vite désuet. Rien ne vieillit plus vite (mais pas forcément mal) que la science-fiction.

Un langage corporel 

Au passage, dans la foule de livres, d'objets et de simulations d'espaces sensoriels (dont un à 360 degrés, «Sequenced», proposé avec un casque par le studio romand Apelab), le public va tomber sur la fameuse «Danse avec les étoiles». Il s'agit au départ d'un livre de Spider et Jeanne Robinson, publié sous forme de trilogie entre 1977 et 1979. «On est dans l'espace. Impossible de s'y exprimer avec des mots, ni même à l'aide de sons. Le seul langage possible devient celui du corps. Chaque mouvement, codé, acquiert dès lors une importance sémantique.» 

Le visiteur semble alors mûr pour la suite. Le second étage est voué aux espaces virtuels créés par Adrien M. (comme Mondot) et Claire B (comme Bardainne). Des Français oscillant entre les arts vivants et numériques. L'humain se retrouve avec eux au centre d'une expérience, dont il garde partiellement la maîtrise. «Nous leur avons demandé dix installations. Cinq grandes se trouvent ici, dans des salles vides, à l'exception des écrans toilés. Quatre plus petites sont dans la bibliothèque.» Par ses mouvements, le visiteur fait bouger des traits ou des lettres, avec quelques secondes d'écart sur ses gestes. «A lui de choisir ce qu'il veut exprimer, les réactions étant programmées.»

Verne codé 

Et que font au juste les gens? "Pour que la chose fonctionne bien, il en faut peu à la fois. Au moment de se mettre en scène, les visiteurs ont besoin d'une certaine intimité. La machine les suit de manière plus claire. Les signaux ne sont pas brouillés." Certaines personnes se défoulent complètement. "Nous avons surpris un couple âgé dansant au milieu des écrans. Il ne l'aurait sans doute pas fait s'il n'avait pas été seul.» Il faut dire que c'est vraiment magique.

Tout finit donc à la bibliothèque Jules-Verne, auquel le visiteur accède par un passage enjambant la rue, à la hauteur du deuxième étage. C'est là que se trouve, au sol, la dixième installation lumineuse d'Adrien M et Claire B. Elle se modifie à chaque pas. Vient ensuite le grand saut au XIXe siècle grâce aux rayonnages, sur lesquels pendent parfois des images. Il y a énormément à regarder. La SF est innombrable. La dernière salle offre les graphismes du Bisontin (il est de Besançon) Aurélien Jeanney. L'homme a codé Verne numériquement. Ses tableaux prennent leur sens vus avec une application. Ils se décryptent, ou se mettent à bouger. Les enfants se débrouillent ici mieux que leurs parents. Un jeu a été conçu à leur intention. Je resterais bien en peine de déchiffrer le rébus qui leur est proposé...

Pratique 

«Danse avec les étoiles», Maison d'Ailleurs, 14, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 28 août. Tél. 024 425 64 38, site www.ailleurs.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Un petit livre (96 pages) a été publié pour l'occasion par Marc Atallah. Il s'intitule «L'art de la science-fiction».

Photo (Jean-Christophe Butt/Keystone): L'une des installation d'Adrien M. et Claire B.

Prochaine chronique le mercredi 3 mars. Nicole Esterolle s'attaque dans ses lettres numériques envoyées par courriels à l'art contemporain "Made in France". Son livre a paru. Boycotté par le milieu, il s'intitule "A bouffonnerie de l'art contemporain".

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."