Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

YVERDON/Au bord de la mer, avec le vidéaste Marin Raguz

Du haut de son échelle, Marin Raguz règle la projection. On plutôt les projections. Il faut à l'artiste trois écrans improvisés sur un mur du Centre d'Art d'Yverdon pour proposer son œuvre. Un triptyque donc, qui offre une journée entière sur les plages de Santa Monica, Copacabana et Knokke-le-Zoute. Vingt-quatre heures de projection, dont une partie se déroule en dehors des heures d'ouverture du Centre. On voit que «The Clock» de Christian Marclay a fait des émules, même si l'avalanche de séquences empruntées au cinéma hollywoodien par l'Américain a fait place à un long plan fixe. 

Marin Raguz, qu'on a pu voir avec Isabelle Ménéan l'automne dernier à l'Usine Kugler, incarne à lui seul l'internationalisme de son projet. Né en 1977 à Cologne, il revendique une origine croate. Il s'est installé à Genève en 2008, après avoir notamment étudié à New York et à Los Angeles. L'homme a également enseigné à l'Université allemande du Caire. Une excellente préparation à un projet de sept plages filmées, à mener sur sept ans. Sept a toujours formé un chiffre magique. 

Présentez-nous votre œuvre, Marin Raguz.
Vous avez trois plans de vingt-quatre heures, présentés en temps réel. Trois plans filmés géographiquement très loin les uns des autres. Comme les fuseaux horaires changent, il y a toujours un écran plongé dans la nuit. Notez que l'obscurité reste relative à Copacabana. Il y a eu tant de viols et d'agressions ici qu'on y maintient une lumière sécurisante. 

Où en êtes-vous dans vos tournages?
Je me situe à mi-parcours. L'idée est de faire une plage chaque année. Je conduis bien sûr d'autres projets entre-temps. Je devrais dans la même idée quitter les bords de mer. J'aimerais m'attaquer aux lacs, si présents en Suisse. Je pense commencer là en 2016. 

Comment vous y prenez-vous?
Je fais des repérages. Il me faut une belle journée. L'horizon étant toujours à la même hauteur, je ménage une place pour les ciels et une autre pour la plage proprement dite. C'est là que se produiront des choses, que je ne maîtrise bien entendu pas. C'est l'imprévu. Il n'y aura qu'une seule prise, qui demande ensuite un travail de laboratoire durant des semaines. J'avoue faire sans cesse des découvertes à la projection. Il existe une multitude de petites actions passant inaperçues. Ce qui frappe le plus, au départ, c'est bien sûr la course du soleil. 

Pourquoi la mer?
Pour une raison que je m'explique pas, je n'arrive pas à vivre sans elle (1). Je travaille depuis maintenant quinze ans. Elle a été incluse dans tous mes films, qu'elle soit bleue ou grise. Vous remarquez ici la différence de ton entre la Californie et la Belgique. 

Comment prenez-vous le fait qu'un partie de la projection reste invisible pour le public, le musée étant fermé le soir et la nuit?
Je m'y résigne. Cela dit, on pourrait imaginer une fois, en accord avec l'institution, une journée complète d'ouverture, comme cela s'est fait pour «The Clock» de Christian Marclay. 

«The Clock» a-t-il eu une influence sur vous?
Pas tellement. Je me situe presque à l'opposé de sa démarche. Si je devais donner une inspiration, je penserais plutôt à la photo d'Hiroshi Sugimoto, qui a donné tant d'images en noir et blanc avec le ciel, la mer et l'horizon. 

Alors que Marin Raguz prononce ces mots, l'aube se lève lentement à Copacabana.

(1) Notons tout de même que l'artiste se prénomme Marin...

Photo (Marin Raguz): L'une des plages devant lesquelles le visiteur peut passer sa journée à Yverdon. 

Ce texte intercalaire accompagne celui, situé immédiatement au-dessus, sur «L'heure qu'il est».

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