Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/Richard Deacon, un sculpteur anglais majeur

En 2012, le Kunstmuseum de Winthertour faisait l’acquisition de six œuvres de Richard Deacon. Un achat important pour le second musée zurichois après le Kunsthaus de la capitale cantonale. C'est toujours comme ça, dans l'institution depuis longtemps dirigée par Dieter Schwarz (aucun rapport avec l'industriel allemand milliardaire du même nom). Dieter aime les ensembles, toujours plus parlants. Des regroupements permettant des rapports suivis avec certains artistes. Le Kunstmuseum de Winterthour est ainsi devenu LE lieu de référence pour Gerhard Richter. 

Aujourd'hui le musée, dont le bâtiment des années 1910 est conservé intact jusqu'au moindre tabouret d'origine, présente donc Deacon. Il le fait logiquement dans la nouvelle aile des années 1990, construite par les architectes Guyer et Gigon, qui bâtissaient alors à bon marché. Cette belle halle, éclairée par le haut mais tout de même pourvue de quelques fenêtres, convient parfaitement au sculpteur britannique, qui a besoin de beaucoup de place. L'artiste (lui-même préfère se qualifier de «fabricant») donne en effet volontiers dans le monumental.

Un Gallois de 68 ans

Mais qui est Deacon? Né en 1947 dans le pays de Galles, formé à Saint Martin School, puis à au Royal College de Londres, l'homme est célèbre, sans posséder pour autant un statut de vedette. C'est un discret, même s'il a exposé partout dans le monde et si on lui doit beaucoup d’œuvres destinées à l'extérieur (il y en a du reste une devant le Kunstmuseum de Winterthour). L'homme demeure ainsi méconnu dans la zone francophone, même s'il a enseigné à l'Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris (ENSBA) et s'il a bénéficié d'une rétrospective à Lille-Métropole. Il faut dire que le Musée d'art moderne de la cité, situé à Villeneuve-d'Ascq, reste peu visité... 

Deacon est surtout apprécié des amateurs (je dis bien «amateurs», on est loin avec lui du monde «arty») pour ses grandes pièces en lamellé-collé, ou le bois se voit tordu, puis rivé par des éléments de métal très apparents. C'étaient eux qui, l'année dernière, faisaient l'objet d'une grande présentation à la Tate Britain (1). Ici, à Winterthour, tous les matériaux utilisés par le Britannique sont présents. Il y a l'acier, par force plus froid. Les cartonnages. La céramique surtout, que Deacon utilise pour créer des objets de grande taille, ou alors très massifs. Il s'agit alors de sortes de plots, recouverts d'une glaçure colorée. Notons qu'une salle entière de Kunstmuseum propose des créations en faïence blanche et mate. Elles composent ainsi une installation éphémère. Les pièces n'appartiennent pas aux mêmes collectionneurs.

Des formes parfois anatomiques

L'inspiration reste abstraite, du moins en apparence. Mais ces formes volontiers courbes, presque toujours très minces, évoquent volontiers l'anatomie. Avec les Britanniques, on le sait, il y a souvent une figuration déguisée quelque part. Tout est moins tranché que sur le Continent. C'est ce mélange de genre qui fait le succès de Deacon (dont on peut ne pas aimer certaines pièces en acier, parfois conçues comme des relief muraux). Le «fabricant» est aujourd'hui considéré, depuis la mort d'Anthony Caro en 2013, comme le plus important sculpteur de son pays avec son ami (et presque contemporain) Tony Cragg. 

Sous-titrée «On the Other Side», l’exposition se voit mise en contexte à Winterthour. La première salle, lorsque le visiteur passe de l'ancien bâtiment au nouveau, abrite ainsi des sculptures en regard. Pour comparaison. Il s'agit souvent d'acquisitions récentes. Cette année, l'institution s'est ainsi offert un groupe de pièces de l'Américain John Chamberlain (1927-2011). Des éléments en tôle plus ou moins compressée ou froissée. Il y a aussi une œuvre de Richard Tuttle (né en 1941). Un noyau très abstrait que vient contredire, vu de la fenêtre, un énorme bronze pour le moins figuratif de Thomas Schütte, placé sur un socle dans la rue, sur une pelouse.

Problème de fréquentation 

Le musée, qui jouit d'une grande cote intellectuelle, connaît pourtant deux problèmes. Le premier semble celui de sa fréquentation. Il reste presque vide, en dépit d'un magnifique collection de toiles de la fin du XIXe siècle (Redon, Monet, Sisley..) et de classiques du XXe siècle (Bonnard, Léger, Mondrian...). Le second est la récente fermeture, pour raison d'économie municipale, de l'importante Fondation Jakob-Briner, où se trouvait la peinture ancienne (surtout hollandaise du XVIIe siècle). Il faudra bien en faire quelque chose. Une troisième préoccupation est à venir. Dieter Schwarz a aujourd'hui 62 ans. Il conviendra de lui trouver un successeur de haut niveau pour ne pas avoir un musée suisse en crise supplémentaire.

(1) Les amateurs regardent trop la Tate Modern, à la politique grand public. Les contemporains anglais sont (presque) toujours exposés à la Tate Britain, de l'autre côté de la Tamise.

Pratique

«Richard Deacon, On the Other Side», Kunstmuseum, 52, Museumstrasse, Winterthour, jusqu'au 15 novembre. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu'à 20h. Photo (Kunstmuseum Winterthour): "Northfruit", une sculpture de céramique signée Richard Deacon.

Prochaine chronique le jeudi 15 octobre. A propos du Centre d'art contemporain de Genève.

 

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