Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/Pari gagné! Le Kunstmuseum relie Hodler et Giacometti

Crédits: DR

C'est une suite, à la fois logique et inattendue, aux manifestations pulliéranes ou genevoises dont je vous ai déjà parlé. Que voulez-vous? Nous sommes dans l'année Ferdinand Hodler, puisque le Genevois d'adoption est mort en 1918. Chacun y va de son exposition. Petite ou grande. Réussie ou non. Sur un tel thème, il faut inévitablement des variations. Winterthour propose ainsi d'associer le peintre à Alberto Giacometti, son cadet de quarante-huit ans. Il y aurait sinon des similitudes, du moins des points de rencontre. Après tout, pourquoi pas? 

Le tandem se révèle moins farfelu qu'on pourrait le penser. Giovanni Giacometti, le père d'Alberto, était lié à Hodler. Il le connaissait d'une manière assez intime pour que ce dernier devienne le parrain de Bruno, son dernier fils. On sait que de dernier, devenu architecte, est décédé en 2012 dans sa 105e année, faisant de la Fondation Giacometti déposée au Kunsthaus de Zurich son héritière. Alberto était, lui, le filleul de Cuno Amiet. L'artiste soleurois. On sent que le milieu pictural suisse présentait à l'époque des éléments de soudure. Alberto a sans doute rencontré Ferdinand Hodler à l'occasion. C'était un précoce. On peut imaginer ce que les contacts ont pu avoir de fructueux. De là à en faire une exposition...

Une politique diversifiée 

Mais nous sommes au Kunstmuseum de Winterthour, qui se positionne depuis longtemps comme l'une des institutions publiques les plus imaginatives et les plus créatives de Suisse! Le récent départ du charismatique Dieter Schwarz n'a rien changé. Konrad Bitterli maintient ferme la barre. Avec le Museum Reinhart am Stadtgarten, transformé en bâtiment annexe, l'homme peut diversifier la politique maison. «Women», qui présente comme vous l'avez sans doute deviné des images féminines, occupe aujourd'hui le Reinhart. Ce dernier présente en prime un Rembrandt de jeunesse, découvert il y a peu, «L'opération du pied». Il ne faut pas oublier que ce Reinhart-ci (n'oublions pas la Fondation am Römerholz) abrite désormais en prime la Fondation Briner, vouée à la Hollande du XVIIe siècle. Il en faut par conséquent pour tout le monde. 

C'est donc le Kunstmuseum lui-même qui abrite le duo Hodler-Giacometti. Il le fait en plus dans sa nouvelle aile, construite en 1995 pour 4,5 millions (nous ne sommes pas à Genève!) par Annette Gigon et Mike Guyer. Le pari était audacieux. Il s'agissait d'installer les toiles et les bronzes sur ou face à des murs si blancs qu'ils pourraient servir de réclame à une poudre à lessive. Comment Hodler allait-il résister au traitement? Ses peintures ne sembleraient-elles pas sombres, voire noirâtres? Eh bien non! Il faut dire qu'à une seule exception les commissaires Konrad Bitterli et David Schmidhauser ont retenu des créations allant de la fin des années 1890 à 1918. C'est le moment où Hodler propose des toiles sans vernis, avec des couleurs franches et des cernes puissants. Sous l'influence des Sécessions germaniques, il les encadre même en blanc. Un blanc devenu un peu jaune en un siècle. Un peu comme celui des meubles viennois de Josef Hoffmann.

Mise en scène actuelle 

La mise en scène se veut contemporaine. Peu d’œuvres. Environ 80 en tout. Peu de pièces par mur, l'exposition disposant pourtant de beaucoup de place. Chaque création se détache du coup magnifiquement. Bitterli et Schmidhauser n'ont bien sûr retenu que de bonnes choses. Il y a des paysages communs à Hodler et au Giacometti des années 1930. De grande pièces symboliques, comme deux versions presque identiques de «Die Empfindung» (1908) avec leurs quatre femmes parallèles revêtues de l'inévitable robe bleue hodlérienne. Celles-ci se retrouvent face à des sculptures de groupe où Giacometti multiplie les filles filiformes sur une terrasse. S'ajoutent bien sûr des autoportraits, ce qui privilégie Hodler. J'ai été frappé au passage de constater son effondrement physique entre l'exemplaire de 1915, année du décès de Valentine, et celui de 1916. Là aussi, on s'achemine vers la fin... 

Valentine elle-même dispose d'une salle, avec au centre la célèbre toile montrant la décharnée par son cancer sur son lit de mort. Les commissaires ne proposent pas ici aucun pendant d'Alberto. Il faut l'admettre. La présentation ne se veut pas équitable. C'est deux tiers-un tiers en faveur de Ferdinand, qui occupe moins souvent les espaces du Kunstmuseum que son cadet. Du moins dans ce bâtiment-ci, Oskar Reinhart ayant bien aimé Hodler. La Fondation Giacometti zurichoise ayant consenti de nombreux dépôts permanents au Kunstmuseum, ils invitent à une présentation qui ne l'est pas moins. Le visiteur attentif remarque dans la foulée à quel point cette présentation, de grande qualité, s'appuie sur les fonds municipaux et cantonaux. Le Kunstmuseum et la Fondation Reinhart possèdent beaucoup de choses. Le Kunsthaus de Zurich a complété la mise. Il y a peu d'emprunts extérieurs, dont un bien sûr à Christoph Blocher, l'ancien conseiller fédéral de droite selon les uns et d'extrême droite selon les autres.

Sculpture au féminin 

Les reste des salles disponibles du «Neubau» est réservé à une sculpture du XXe siècle au féminin, «Räume besetzen». Tout ce qui se voit montré appartient ici au Kunstmuseum. Le parcours débute ici avec un tableau très en relief de Sophie Tauber-Arp et une sculpture encore réaliste de Germaine Richier (qui l'a réalisée en Suisse vers 1940) pour se terminer avec Rita McBride ou Isa Genzken. La partie 1915 du Kunstmuseum (l’ancien bâtiment, donc) a par ailleurs vu son accrochage remanié. C'est un magnifique ensemble de classiques modernes allant de Fernand Léger à Lucio Fontana. Dommage que les visiteurs s'y arrêtent si peu. Il vont droit au temporaire. Un musée, c'est pourtant avant tout une collection, qu'il s'agit de faire vivre avec la complicité du public.

Pratique

«Ferdinand Hodler-Alberto Giacometti, Eine Begegnung», Kunstmuseum beim Stadthaus, 52, Museumstrasse, Winterthour, jusqu'au 19 août. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu'à 20h.

Photo (DR): L'un des deux exemplaires de "Die Empfindung" présentés.

Prochaine chronique le mardi 8 mai. De la peinture coloniale au Musée du Quai Branly.

 

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