Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/Museum Reinhart et Kunstmuseum se mettent en ménage

Crédits: Kunstmuseum, Winterthour

C'est une longue histoire, en passe de bien finir. Le Museum Oskar Reinhart de Winterthour présente aujourd'hui un nouveau visage interne, même s'il reste un étage à transformer. Une chose qui n'est pas allée sans mal. Il fallait «assouplir» le testament du mécène. Notez qu'on l'avait déjà bien fait pour le Musée Baur à Genève. Ce dernier va encore ouvrir sous peu un nouvel espace sous les toits, dédié aux nouveaux donateurs. 

Comment en est-on arrivé là? Un peu d'histoire s'impose. Il faut commencer par présenter Oskar Reinhart (1885-1965). Le Zurichois (Winterthour est situé dans le canton de Zurich) était l'un des héritiers de la firme Gebrüder Volkart. Il s'agissait d'une énorme entreprise, fondée en 1851 par la famille de ce nom. Elle importait des Indes victoriennes du thé, du café du caoutchouc, du coton ou du cacao, tandis que partait de Suisse, direction Bombay, des montres, du papier, des allumettes ou du savon. Volkart s'est peu à peu concentré sur le coton. La maison est longtemps restée la quatrième filature du monde. L'empire a été peu à peu disloqué entre 1985 et 1999.

Deux collections séparées 

En 1912, par mariage, la Volkart est entrée au sein de la famille Reinhart. Un peu dilettante, Oskar y travailla jusqu'en 1924. Il décida de s'en retirer à 39 ans. Ses collections l'intéressaient davantage. Rappelons qu'il en a construit deux, en parallèle. Dans sa villa «Am Römerholz», il a rassemblé les grands maîtres, de Bruegel à Van Gogh en passant par Poussin, Ingres, Renoir ou Corot. Cet ensemble a finalement été légué à la Confédération suisse, qui l'a sanctuarisé (comme on dirait pour les baleines). Il s'agit de l'expression parfaite des goût, sages et classiques, de cet homme formé avant 1914. S'il a acquis une fois un Picasso, c'est un chef-d’œuvre de la période bleue, alors qu'Emil Georg Bührle allait jusqu'à une toile maîtresse du cubisme. 

L'autre ensemble reste plus historique. Reinhart a acheté des centaines de toiles allemandes, autrichiennes et suisses allant du XVIIIe au XXe siècle. Il a créé pour elles une fondation en octobre 1940. La Ville mit alors à disposition une ancienne école, qui se vit lentement transformée, vu la dureté des temps. Le musée n'a ouvert qu'en 1951. C'était un lieu dans le goût de l'époque, assez analogue à celui de Martin Bodmer pour ses deux villas jumelles de Cologny. Il y avait au murs une myriade de petits tableaux, souvent un peu ennuyeux, même s'il se trouve là une magnifique suite de Caspar Friedrich. Quand Reinhart choisissait un Ferdinand Hodler ou un Arnold Böcklin, c'était toujours le plus inoffensif possible.

Regroupement souhaités 

La fondation a vieilli. Dotée avec des francs suisses de 1940, elle a connu des problèmes financiers, qui se sont brutalement aggravés en 2013. Il lui a surtout fallu affronter un tarissement de ses visiteurs. Il y a une vingtaine d'années déjà avait été créé sous les toits, afin de contourner une première fois les statuts, un étage hors fondation. Le public y accédait par un escalier raide comme la Justice de Berne (1). Le local était prévu pour des expositions temporaires, aux succès divers. Notons que l'avant-dernière d'entre elles, consacrée à la collection du politicien de droite Christoph Blocher a littéralement cartonné. 

Il fallait aller plus loin, d'autant plus que la Ville de Winterthour a fermé en 2015, dans l'Hôtel-de-Ville voisin, les musées Kern (voué à la miniature ancienne) et Briner (un temple de l'art hollandais), faute de public. Le Museum Oskar Reinhart s'est présenté comme repreneur. Cela tombait d'autant mieux que la Ville, dans le rouge comme il n'est pas permis, demandait des regroupements. Les Amis du Museum ont cependant dû mettre la main à la poche. Il fallait redécorer le rez-de-chaussée. C'est aujourd'hui chose faite. Quelques salles, aux murs colorés, accueillent des «highlights» Briner (De Hooch, De Witte, Lastman...), plus quelque prêts prestigieux. On en reste ici aux Pays-Bas du XVIIe. Il est permis d'imaginer des rotations. Il s'agit là d'un fonds méconnu, mais riche.

L'art de brasser les cartes

Si la Collection Kern doit pour l'instant se contenter d'un coin du hall (mais la miniature est complètement démodée...), dans le froid de la porte qui s'ouvre et se ferme, une attention nouvelle a été portée aux étages. Il convenait de les moderniser après un travail de fond sur les statuts, qui doivent aujourd'hui se sentir aussi souples qu'un yogi après dix ans en Inde. La chose se matérialise en ce moment, alors que le musée, longtemps coiffé par Marc Fehlmann, ne possède qu'une direction ad intérim. Les travaux ont consisté à modifier la présentation et à changer nombre d’œuvres. Un étage entier est déjà prêt. Il a été inauguré le 10 septembre. L'autre va prochainement suivre. 

Que s'est-il passé? Eh bien, on a mélangé sans trop le dire le Kunstmuseum tout proche et le Museum Oskar Reinhart. Le premier explosait, en dépit d'un bel agrandissement des architectes Mike Guyer et Annette Gigon il y a une quinzaine d'années. Il avait en caves des tableaux remarquables, plus conformes au goût actuel. Il suffisait de brasser les cartes, ce qui a été fait avec talent. Hodler bénéficie ainsi d'une représentation moins aseptisée. Aux Böcklin gentillets en place s'est ajoutée sa fabuleuse, mais dérangeante, «Villa au bord de la mer». Il y a de meilleurs Giovanni Giacometti aux cimaises et des Adolf Dietrich pas du tout du genre Reinhart. Un homme qui n'aurait sans doute pas aimé non plus avoir un jour chez lui le surréaliste Bâlois Niklaus Stöcklin ou un paysage expressionniste vert et violet de Kirchner

Public en manque 

Ce tour de passe passe crée un musée plus jeune, plus dynamique, plus affirmé. C'est un vrai plaisir que de s'y promener. Reste encore à faire partager ce dernier. Un véritable public ne se crée pas en un jour dans un lieu qui a si longtemps senti la naphtaline. 

(1) L'expression est vaudoise. Un peu surannée, je le confesse.

P.S. Je profite de l'occasion pour dire que le légendaire conservateur du Kunstmuseum de Winterthour Dieter Schwarz a pris sa retraite. Il est remplacé par le Suisse Konrad Bitterli, désigné en mai 2016. Ici, on nomme local.

Pratique 

Museum Oskar Reinhart, 6, Stadthausstrasse, Winterthour. Tél. 052 267 51 72, site www.museumoskarreinhart.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. L'intéressante exposition sous les toits, consacrée au peintre des années 1900 Sigismund Righini a été prolongée jusqu'au 4 décembre.

Photo (Kunstmuseum, Winthertour): "Villa au bord de la mer" d'Arnold Böcklin. En cave au Kunstmuseum, le tableau a trouvé un mur chez Oskar Reinhart.

Prochaine chronique le vendredi 18 noveambre. Le commissaire priseur suisse Simon de Pury publie ses mémoires. J'ai lu.

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