Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/Le Kunstmuseum fête ses 100 ans

Crédits: Site du musée

«100 Jahre», «100 Jahre», «100 Jahre». C'est écrit partout sur l'édifice. Difficile d'ignorer que le Kunstmuseum de Winterthour fête en 2016 son premier siècle d'existence. Comme le Kunsthaus de Zurich et le Musée d'art et d'histoire de Genève en 2010, l'institution fête ça toute l'année. C'est l'apothéose de son directeur Dieter Schwarz (aucun rapport avec l'entrepreneur milliardaire allemand du même nom). Il partira à la retraite en juin 2017. L'Alémanique sera resté à la tête du Kunstmuseum vingt-sept ans, sans se fonctionnariser pour autant. 

Le Kunstmuseum se compose de deux bâtiments. L'un, c'est l'historique, construit entre 1912 et 1916 par le tandem d’architectes Robert Rittmeyer et Walter Furrer. Une belle bête en pierres de taille, conçue dans ce XVIIIe modernisé qu'on aimait beaucoup dans l'Allemagne de Guillaume II. Un style élégant dont on trouve aujourd'hui (bombardements aidant) plutôt les traces en Suisse ou en Alsace. A Winterthour, tout a survécu jusqu'au moindre cache-radiateur de bois ajouré. Les meubles d'origine demeurent en place, bien astiqués. Dommage que le bureau directorial (que j'ai pu visiter une fois) ne soit pas accessible au public en 2016!

Une extension minimaliste 

La seconde aile est l'extension conçue en 1995 par d'autres duettistes suisses, Annette Gigon et Mike Guyer. Les Zurichois s'étaient engagés à faire un beau bâtiment moderne, posé sur un parking, en ne dépensant pas plus de deux millions. Ils y sont arrivés. C'est possible. Ici, on n'a pas la folie des grandeurs, comme chez nous. Conçu pour durer quelques années seulement, l'édifice s'est vu pérennisé par une restauration. Il s'agit d'une réussite, même si la chose dégage une froideur certaine. Pour tout vous avouer, le public se croirait ici dans un congélateur. 

Cette double architecture correspond à la nature des collections. En 1916, le nouveau musée avait accueilli ce qui constituait alors l'art moderne. On était francophile à Winterthour, avec un goût prononcé pour Pierre Bonnard, Odilon Redon, Vincent van Gogh, Félix Vallotton ou Edouard Vuillard. C'était le goût des époux Hahnloser ou des Bühler. Oskar Reinhart était davantage tourné vers l'art ancien, mais il a eu des largesses pour le Kunstmuseum. Se sont ensuite greffés des classiques modernes, avec en apothéose la collection Friedrich-Jetzler, reçue en 1973. Fernand Léger, Wassili Kandinsky, Piet Mondrian... Les deux donations Wolfe ont amené une nouvelle charretée d'impressionnistes et de Nabis.

Former des ensembles

La création continuait. Il fallait en rendre compte. L'institution avait misé sur le contemporain en choisissant un homme comme Dieter Schwarz. La nouvelle partie peut donc contenir, avec un renouvellement constant des accrochages, aussi bien Gerhard Richter (un ami de la maison) que Philip Guston, Agnes Martin ou Ellsworth Kelly. Comme les moyens restent plus limités qu'au Kunsthaus de Zurich, et afin de se créer une spécificité, le Kunstmuseum a fait le même pari que Vevey face à Lausanne. L'accent se voit mis sur le papier. Les dessins ne sont pas achetés isolément, mais dans l'intention de former des ensembles. 

Cette politique se reflète dans la première exposition du centenaire, voulue patrimoniale. «D'Eugène Delacroix à Giovanni Giacometti» pourrait sembler un titre rassurant, voire rétrograde. Il entend eu contraire illustrer la continuité depuis 1916 (le Kunstverein existant en fait depuis 1848). La moitié des feuilles présentées est arrivée au musée entre 2013 et 2016. Quelques achats et beaucoup de dons complètent ainsi des séries. Ils partagent du reste parfois la même origine. Les héritiers d'E. Richard Bühler (1879-1967) ont offert ce qui restait en leur possession. Il est assez émouvant de voir l'Aristide Maillol de 2016 à côté de celui de 1916.

Des dessins de Degas à Michaux 

Dieter Schwarz le précise bien dans le catalogue de l'exposition (montée par sa collaboratrice Simona Cuccio). Le fonds graphique du musée ne possède rien d'encyclopédique. Pas de feuilles anciennes, comme à Zurich et surtout à Bâle. L'intérêt ne va pas en amont de Delacroix. Certains artistes sont formidablement représentés comme Ker-Xavier Roussel (auteur de l'escalier du musée), Pierre Bonnard, Félix Vallotton, Henri Michaux ou Edgar Degas (de superbes «Danseuses» au pastel). Les autres restent absents. L'ensemble reflète ainsi les choix des amateurs locaux des années 1900 à 1940. 

D'autre expositions ponctueront 2016, la prochaine ouvrant tout soudain. Ce sera «Hans Arp» (Jean Arp, si vous préférez), qui commencera le 30 janvier. Entre-temps, la presse alémanique se sera sans doute à nouveau penchée sur le «cas Winterthour», la ville au trop-plein de musées. Certains d'entre eux ont dû fermer, faute d'argent. Un projet très avancé prévoit une fusion de type quasi bancaire. Seraient placés sous la même gestion le Kunstmuseum, la Stiftung Oskar Reinhart (mais pas sa Collection, que gère la Confédération), la Villa Flora (privée) et les Fondations Kern et Briner, vouées à l'art ancien, que la dureté des temps avait sacrifiées. Une bonne idée!

Pratique

«Von Eugène Delacroix bis Giovanni Giacometti», Kunstmuseum, 52, Museumstrasse, Winterthour, jusqu'au 24 avril. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu'à 20h. Photo: La partie ancienne du musée, construite entre 1912 et 1916.

 

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