Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/Le Kunst Museum nous guide dans les "Dutch Mountains"

Crédits: Rijksmuseum, Amsterdam/Kunst Museum, Winterthour 2018

Insolite, le titre ne peut qu'étonner. «Dutch Mountains» (pourquoi avoir employé l'anglais, du reste, et non pas l'allemand ou le néerlandais?») signifie «montages hollandaises». Or chacun sait que le «plat pays», autrement dit la Belgique, constitue une véritable éminence par rapport aux Pays-Bas. Avec les polders, on serait plutôt en dessous du niveau de la mer. Autant dire que les artistes ont dû aller chercher ailleurs leurs inspirations alpestres. 

Dès le XVe siècle, les gens du Nord ont cependant été attiré vers l'Italie. L'endroit «où fleurit le citronnier», pour reprendre le mot de Goethe (qui n'a pas dû en voir beaucoup au-dessus de Rome!). Pour voir les antiques, les tableaux de Raphaël et les sculptures de Michel-Ange, il leur fallait traverser les massifs rocheux. Il n'y avait ni l'avion, ni les tunnels routiers à l'époque. Autant dire qu'ils ont dû se confronter à des altitudes qui n'avaient encore rien de sublime. Il aura fallu pour cela attendre la fin du XVIIIe siècle. Avant, la montagne était horrible. Le Mont-Blanc est longtemps resté «le Mont-Maudit». Mais, au bout de l'aventure, il y avait l'Italie. Les peintres hollandais de Berchem à Terbruggen en passant par Karl Dujardin ont donc tenté le coup.

De Bruegel à Hackaert

On aurait pu imaginer que l'exposition du Kunst Museum (le mot s'écrit en deux mots depuis 2018) de Winterthour se concentrerait sur ce sujet, avec quelques pistes tracées en direction des peintres ayant préféré l'Allemagne ou la Scandinavie. Il y aurait eu là de quoi faire. Eh bien non! L'accrochage proposé au troisième étage de l'ex-Fondation Reinhart, à laquelle le visiteur accède par un escalier nécessitant presque un alpenstock tant il semble raide, tourne autour du sujet avant de s'égailler dans toutes les directions. Je veux bien qu'il existe un catalogue pour tenter de nous expliquer le pourquoi du comment. N'empêche qu'il me semble que la manifestation tient davantage du ramassis que d'une suite de propositions réfléchies.

Bien sûr, il y a là quelques représentant du «Siècle d'Or» hollandais. C'était par exemple une bonne idée que d'emprunter au Rijksmuseum d'Amsterdam la grande vue du lac de Zurich de Jan Hackaert (1628-1685), d'autant plus que cette toile n'a sauf erreur de ma part pas sa place sur les cimaises de l'institution. Il me paraît logique d'avoir montré (un étage plus bas) la suite de petites gravures montagnardes d'Allaert van Everdingen (1621-1675). Normal encore d'accrocher une suite d'estampes de Bruegel l'Ancien, mort en 1569, d'autant plus qu'elle vient de se voir donnée au Kunstmuseum de Saint-Gall par in couple de mécènes. Il est enfin parfaitement sain d'avoir monté du rez-de-chaussée quelques toiles de la Fondation Jakob-Briner, axée sur la peinture néerlandaise ancienne, que le Kunst Museum a accueilli il y a quelques années.

Glissements successifs 

Ce qui inquiète cependant, ce sont toutes les libertés que les commissaires Andrea Lutz et David Schmidhauser ont pris avec le sujet. Si Conrad Meyer (1616-1689) a vécu à la même époque et connu Hackaert, il est Suisse alémanique. Caspar Wolf aussi, mais il a vécu à la fin du XVIIIe. La sélection pouvait du coup inclure le paysagiste Johann Jakob Biedermann, auteur d'une jolie vue du Pissevache (à l'époque, la cascade restait intacte) datée de 1815. Et même, pourquoi pas pendant qu'on y était, le grand «Mont-Rose» d'Alexandre Calame, prêté par le Musée d'art et d'histoire de Genève. Autant dire que par glissements successifs, on a complètement perdu le sujet de base de vue. Vous me direz que les montagne sont faits pour boucher la vue, mais tout de même! 

La présentation dans une immense salle d'un seul tenant n'offrant par ailleurs rien d'affriolant, que retenir de positif de cette aventure? Un, que le Kunst Museum n'oublie pas la peinture ancienne, qu'il a longtemps abandonnée en caves. Deux, que sa collection s'enrichit. En lisant attentivement les cartels, j'ai en effet découvert que plusieurs toiles importantes viennent de subir (2018) un transfert de propriété. Elles ont quitté le giron de la Fondation Jakob-Briner, qui a toujours acheté mais aussi vendu, pour entrer dans le fonds du Kunst Museum. C'est le cas dans l'exposition d'un grand paysage d'Allaert van Everdingen, d'un autre avec cascade de Jacob van Ruisdael, ou d'un troisième du Zurichois Felix Meyer (1653-1713).

Dons récents

En poussant plus loin ma curiosité (et il ne faut pas me pousser beaucoup), j'ai poursuivi ma lecture dans les salles du rez-de-chaussée occupées par la Fondation Jakob-Briner. Eh bien elle a aussi offert au Kunst Museum le magnifique portrait en pied du comte Ferdinand von Werderberg peint à Vienne en 1652 par Samuel van Hoogstraten, plus deux vues spectaculaires de Bonaventura Peeters (1614-1652). Je précise qu'en dépit de la consonance du prénom, Bonaventura est un homme. Autrement, je vous en aurais sans doute parlé dans mon article sur le retour dans la lumière des femmes peintres de l'Ancien Régime.

P.S. En parcourant le site du Kunst Museum, j'ai trouvé une date sur la réouverture après travaux de la Villa Flora, qui doit faire partie du musée. Ce sera en 2022. C'est long, des travaux de restauration...

Pratique

«Dutch Mountains», Kunst Museum, site «am Stadtgarten», 6, Stadthausstrasse, Winterthour, jusqu'au 20 janvier 2019. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu'à 20h.

Photo (Rijksmuseun, Amsterdam): Le lac de Zurich vu par Jan Hackaert vers 1655.

Prochaine chronique le dimanche 22 juillet. Le Musée du dessin de presse de Morges nous propose de dessiner un Macron.

 

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