Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/Jean Arp prend un coup de jeune au Kunstmuseum

Crédits: DR

L'exposition commence avant l'exposition. Dans les salles historiques du Kunstmuseum de Winterthour, inauguré en 1916, il y a déjà quelques sculptures monumentales de Jean Arp. Une «Femme paysage» de 1962, propriété de la Ville de Bienne, côtoie une «Configuration en mouvement de serpent» de 1955, prêtée par un collectionneur anonyme. L'institution elle-même se révèle par ailleurs riche en Arp depuis le legs Friedrich-Jezler de 1973. Morte en 1969, Clara Friedrich était elle-même sculptrice, dans la mouvance du maître. Le Kuntsmuseum a du coup sorti deux reliefs blancs de la dame de ses réserves, illustrant non sans talent cette filiation. 

C'est dans la nouvelle aile du musée, à l'architecture très moderne, que se trouve l'exposition Arp. Elle marque les 50 ans de la mort de l'artiste à Bâle. Alsacien, et en tant que tel ballotté entre la France et l'Allemagne, Jean ou Hans Arp a développé des liens étroits avec la Suisse. On sait qu'il fut à Zurich de l'équipe Dada, en 1916. Il avait 30 ans et restait un sujet de l'empereur Guillaume II. Il y rencontra Sophie Taeuber, venue de Davos. Il l'épousa en 1922. Naturalisé Français, Arp revint à Zurich pendant la guerre, moment où Sophie mourut accidentellement. Remarié à la Bâloise Marguerite Hagenbach, il s'installa avec elle au Tessin en 1959. Devenue veuve, Marguerite créa deux fondations. Il y a celle de Clamart, près de Paris. Il existe aussi celle de Locarno, construite par Mike Guyer et Annette Gigon, les architectes de la nouvelle aile du Kunstmuseum de Winterthour. Comme quoi tout se tient!

Reliefs blancs et colorés

Jean Arp occupe ici quatre salles. La première, à l'entrée, abrite ses œuvres graphiques. Ce petit cabinet montre un Arp dessinateur. Presque peintre. Mais il ne fait pas oublier qu'une grande partie de ses créations consiste en reliefs, tantôt blancs, tantôt colorés. Un privé a ainsi prêté le magnifique «Amphore infinie» de 1929, à fond bleu. En voyant sa photo, on pourrait se dire qu'il s'agit d'un tableau plat et semi abstrait, puisque l'amphore est bien là, au milieu de l’œuvre. A ce stade, nous demeurons dans les années 20 et 30, qui marquent le sommet de la carrière du Français. Les formes sont douces et rondes. Le sculpteur le plus proche d'Arp serait Henry Moore, quand l'Anglais renonce à la figuration au profit de concrétions sensuelles. 

Le visiteur (il y a hélas très peu de monde) passe ensuite aux années 50, puis 60. Le style de l'artiste est désormais au point. Trop, peut-être. Arp tend à faire du Arp, avec ce que cela suppose de maniérismes et de répétitions. Il s'agit désormais d'un créateur officiel. Représenté à Paris comme à New York par les galeries les plus chères, primé à la Biennale de Venise en 1954, il a droit aux commandes d'Etat. Il est cependant clair que cette partie un peu plus faible de l’œuvre (dont les pièces proviennent pour l'essentiel de la Fondation Arp-Marguerite Hagenbach) se devait d'être présente. Il ne se voit que trop de rétrospectives éliminant tout ce qui pourrait diminuer l'estime vouée à l'artiste honoré.

En duo avec William Tucker 

Arp s'est retrouvé mis en contexte par le Kunstmuseum de Winterthour, que dirige encore pour quelques temps Dieter Schwarz. Schwarz reste avant tout un homme du contemporain. Le sculpteur se voit donc rapproché des modernes, au lieu de se retrouver «en son temps». Une place presque égale a été laissée à l'Anglais William Tucker. On ne peut pas dire qu'il s'agisse du perdreau de l'année. Né au Caire en 1935, il a donc eu 80 ans l'an dernier. Tucker ne fait pas non plus partie des noms revenant régulièrement à «Art/Basel», avant de se retrouver en vente publique. Ses pièces monumentales de bronze (alors qu'Arp reste plutôt celui de la pierre) sont certes non-figuratives, mais elles se situent dans une lignée classique. 

Tucker se voit bien mis en valeur par des socles de planches évoquant l'atelier. Les pièces les moins importantes se retrouvent du coup au niveau de l’œil, tandis que les plus grosses (et les plus lourdes) sont posées à même le sol. Leur prêteur est souvent le même. Il s'agit de la puissante galerie Buchmann de Berlin-Lugano. Pour certains contemporains, il demeure difficile d'agir autrement. Il y a tout de même l'idée d'une valorisation. Mais si elle ne gêne par Dieter Schwarz, le «Monsieur Propre» des musées suisses, cela ne doit pas être bien grave.

Achats récents, de Tutle à Mullican  

Ces deux expositions se retrouvent entrelardées d'autres sculptures récentes. Cet art est celui qu'encourage le plus, par ses acquisitions, le Kunstmuseum, après bien sûr les œuvres sur papier. Il y a ainsi du Richard Tuttle, du John Chamberlain, du Richard Deacon ou du Thomas Schütte. Une salle entière est réservée à Matt Mullican, avec des pièces entrées en 2015 ou dont l'achat est prévu pour 2016. Une manière efficace de prouver que le musée garde une ligne. Au Kunstmuseum de Winterthour, au moins, on sait où l'on va.

Pratique

«Hans Arp», «William Tucker», Kunstmuseum, 52, Museumstrasse, Winterthour, jusqu'au 22 mai. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert le mardi de 10h à 20h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h. Les deux catalogues Arp et Tucker ne paraîtront qu'à la fin du mois de février.

Photo: Jean Arp derrière une des ses sculptures à trous, vers 1960.

Prochaine chronique le mardi 16 février. Zurich lance l'année Dada, pour marquer le centenaire du mouvement.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."