Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/Jakob Tuggener et ses machines à la Fotostiftung Schweiz

Crédits: Succession Jakob Tuggener/Fotostiftung Schweiz, Winterthour 2017

Côté photographie, la Suisse a longtemps vécu dans le souvenir des trois «S». Il y avait Hans Staub (1894-1990), le reporter socialement engagé sur le plan local. Paul Senn (1901-1953) avait donné la belle image d'un monde paysan héroïsé. Gothard Schuh (1897-1969) ouvrait enfin l'horizon, qu'on a si longtemps dit bouché dans notre pays. Il le reculait vers les pays miniers du Nord ou la lointaine île de Bali. 

Cette triade, comme on dirait pour les dieux égyptiens, omettait un homme aussi talentueux de Jakob Tuggener (1904-1988). Question alphabétique peut-être... On passait avec lui de «S» à «T». Le Zurichois apparaissait par ailleurs difficile à classer. Pas d'inspiration majoritaire chez cet homme à nouveau honoré par la Fotostiftung Schweiz au Fotomuseum de Winterthour. Son œuvre apparaissait même dangereusement double, pour ne pas dire fâcheusement antagoniste. L'homme était à la fois fasciné par la technique redessinant une Suisse devenue industrielle et par la haute société dont il mettait en image les bals de manière fort peu conventionnelle. Du beau monde fêtard dansant pour oublier la guerre, il ne retenait que des détails. Des doigts bagués. Un dos décolleté jusqu'à la quasi nudité. Une cigarette qui s'allume. Deux mains en train de s'étreindre.

Une Suisse fonctionnant à plein régime 

Ce n'est pas cette inspiration mondaine qu'a cette fois retenu Winterthour. L'actuelle exposition, visible jusqu'au 28 janvier, s'intitule «Jakob Tuggener, Le temps des machines». La période couverte va de l'avant-guerre aux années 1950, avec une pointe entre 1939 et 1945. C'est le moment où cet homme, qui aura vu bien des projets de livres avorter, sort «Fabrik» (1943). Un grand classique de l'édition helvétique. C'est aussi celui où les usines du pays fonctionnent à plein régime au milieu d'une Europe en ruines. Il suffit de voir les images en apparence tranquilles que suscitent ses visites aux ateliers de la fabrique d'armement d'Oerlikon Bührle. L'une d'elles a acquis un statut d'icône. Au milieu de grenades rutilantes et bien alignées se trouve une figurine. Un jouet. En le mettant là, l'artiste savait ce qu'il faisait. 

Tuggener n'a pas toujours été photographe. A 15 ans, il était entré chez Maag Zahnräder de Zurich pour apprendre le dessin technique. Celui-ci jouait un rôle capital jusqu'aux programmes informatiques. Il est resté dans cette maison comme employé. Puis est venue la Crise, qui a frappé la Suisse dès 1930. Licenciement. L'homme en a profité pour réaliser un rêve. Passer à ce qui devenait le 8e art. Il a étudié à Berlin au bon moment. Entre 1930 et 1932, c'était la capitale de tout ce qui pouvait sembler moderne.

Une machine encore humaine

A sa rentrée, le débutant s'est mis à travailler en professionnel, gardant un statut d'indépendant. L'essentiel des commandes reçues provenait de l'industrie. Il s’agissait de concevoir un matériel au départ promotionnel. Par goût, Tuggener l'a axé avant tout sur la machine, énorme sans devenir monstrueuse chez lui. Aucune critique sociale comme Chaplin avait pu en formuler en 1936 dans «Les temps modernes». Chez le Zurichois, le couple être humain-objet mécanique reste équilibré. «Tuggener ne pouvait pas accepter l'idée qu'une machine puisse remplacer le cœur humain», peut lire le visiteur dans le texte de présentation. 

Aujourd'hui que nous sommes dans un monde post-industriel à force de délocalisations et de robotisations, les images retenues pour «Fabrik» (ou qui auraient dû paraître dans «Schwarzes Eisen» (1950) et «Die Maschinenzeit» (1952), restés à l'état de maquettes), semblent d'un autre âge. Tout fait très daté. Ce monde laborieux l'est autant pour nous que les chômeurs en costards d'Hans Staub. Que les paysans de montagne de Paul Senn. Et n'est pas la faute de l'auteur. De cette nation sûre d'elle et fort peu multiculturelle, il ne subsiste rien. En Suisse romande, les images industrielles du méconnu Max Kettel (à quand un véritable hommage quelque part?) produisent le même effet d'obsolescence, pour employer un mot à la mode. Il est loin, le chantier géant de la Grande Dixence!

Trains et automobiles 

Bien fréquentée, l'exposition donne l'idée de la belle ouvrage, avec une réelle inspiration. Le parcours se concentre évidemment sur les séries montrant la machine industrielle. Mais il n'existe pas qu'elle! D'abord, la machine peut se révéler sportive. L'automobile de course en constitue le parangon. Elle sert aussi à transporter. Jouant habilement des flous, afin d'accentuer l'impression de vitesse, Tuggener a photographié beaucoup de train aux roues très expressives. Et puis, il y a aussi chez lui les gens... Ceux qui font. Une galerie de portraits d'ouvriers, mais également de gens de bureau, complète l'accrochage. Ils servent du reste à rythmer les livres de Tuggener. «Fabrik» est ainsi ponctué par les allées et venues de Berti, la coursière de l'entreprise. 

Ce bel accrochage classique détonne un peu au Fotomuseum (une institution qui reste parallèle à la Stiftung). Le musée se veut pour le moins contemporain, avec ce que cela suppose d'expérimental, de prétentieux et de verbeux. Je ne peux pas dire que les expériences actuelles m'aient convaincu. Après être resté au propre comme au figuré dans des rails avec Tuggener, il paraît difficile de passer au joyeux n'importe quoi de «The Hobbyist», qui se penche sur nos hobbys avec des images parfois anciennes. Mais que voulez-vous? Les musées de photo sont aujourd'hui tentés d'aller vers les goûts supposés des nouvelles générations.

Pratique 

«Jakob Tuggener, Le temps des machines», Fotostiftung Schweiz, Fotomuseum, 44-45, Grünzenstrasse, Winterthour, jusqu'au 28 janvier. Tél. 052 234 10 60, site www.fotomusem.ch Ouvert du mardi au dimanche de 111h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h.

Photo (Succession Jakob Tuggener/Fotostiftung Schweiz): Le couple homme-machine fonctionne encore chez l'artiste zurichois.

Prochaine chronique le jeudi 11 janvier. La Bibliothèque d'art et d'archéologie de Genève propose "Made in Lausanne".

 

 

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