Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/Il y a cinquante ans mourait Oskar Reinhart

C'était il y a juste cinquante ans. Le 16 septembre 1965, Oskar Reinhart mourait dans sa villa «Am Römerholz», qui domine Winterthour. Il avait 80 ans. Ses tableaux allaient, avec la maison complétée par une aile servant de pinacothèque, à la Confédération. C'était le second musée dont l'homme dotait sa ville. En 1939, les habitants avaient voté le maintien de la Fondation Oskar Reinhart dans une ancienne école, à la belle architecture. Au moins deux fois réaménagée depuis, la Collection Oskar Reinhart «Am Römerholz» a été ouverte au public en 1970. 

S'il existe, de la Fondation Werner Abegg de Riggisberg à la Fondation Brown de Bade,n bien des musées de ce genre en Suisse, il reste exceptionnel qu'un seul homme soit à l'origine de deux institutions différentes. Il fallait marquer le coup. Des conférences, le 11 septembre, ont donc cerné l'action du mécène. Elles sont venues préciser le colloque (dont les actes viennent de se voir publiés) des 7 et 8 septembre 2012. Il s'agit de la «célébration» d'un homme, dont il s'agit de vanter «l'exceptionnelle originalité». Les choses ne semblent pourtant pas si simples.

Un héritier du coton 

Je commence par faire les présentations. Oskar Reinhart est né en 1885 dans une richissime famille de filateurs de coton. La Volkart a occupé jusqu'en 1989 la quatrième position mondiale dans cette industrie. La famille se veut par ailleurs lettrée. J'ai récemment lu, dans une feuille de chou helvétique, que les actuels Hoffmann sont «les Médicis suisses». Le mot sonne bien, mais il reste creux. C'est plutôt aux Reinhart, actifs de la musique à la photographie en passant par le cinéma, que les héritiers pharmaceutiques font aujourd'hui penser. 

Dès 1924, Oskar quitte la Gebrüder Volkart pour se consacrer à ses passions artistiques. Une bonne partie de sa collection personnelle est déjà formée. On peut dire qu'il n'achètera plus guère pour elle après 1926. Son noyau demeure le XIXe siècle, de Courbet à Van Gogh en passant par Manet et Renoir. S'il ne va pas au-delà du Picasso figuratif de la période bleue, l'amateur remonte en revanche dans le temps avec Cranach, Bruegel l'Ancien ou Poussin. Il y a encore beaucoup de choses en mains privées à cette époque.

Esprit classique 

Oskar Reinhart n'a rien d'un aventurier. Il respecte les valeurs consacrées. D'autres genres d'amateurs se profilent pourtant alors à Winterthour. Il suffit de citer Arthur et Hedy Hahnloser, qui travaillent avec infiniment moins de moyens financiers. Eux se veulent modernes, avec des invitations lancées à leurs amis artistes. Les Hahnloser adorent Bonnard, Manguin, Maillol ou Vallotton. Là aussi, les prises de risques semblent limitées. Il faudra attendre bien plus tard pour que les cubistes trouvent ici droit de cité avec les époux Clara et Emil Friedrich-Jezler. 

Il en va finalement de même avec la fondation qu'Oskar Reinhart monte lentement, à partir de 1927. Il s'agit pour lui de donner un panorama de la peinture germanique (Allemagne, Autriche, Suisse) depuis le XVIIIe siècle. Il y a bien sûr là des Friedrich sublimes mais, là aussi, l'ensemble reste très sage. Des romantiques sans folie. Des Böcklin convenus. Des Hodler de jeunesse. Et bien sûr aucun expressionniste. Nous sommes chez quelqu'un de classique. Les fresques décorant le musée sont du même auteur que celles de la salle voulue à Cologny par Martin Bodmer. Elles sortent du pinceau de Karl Walser, le frère de Robert, qui n'a rien d'un révolutionnaire.

Des statuts vieillis 

Tout cela pose évidemment des problèmes en 2015. D'abord, il s'agit de deux entités fermées sur elle-même. Aucune acquisition n'est possible. Les gens de la Fondation ont dû se tordre l'esprit, il y a une vingtaine d'années, pour pouvoir monter des expositions temporaires. Il a été créé sous le toit un étage hors fondation, afin de se conformer aux volontés d'Oskar. La présentation et l'éclairage des œuvres du fonds maison ont par ailleurs cruellement vieilli. Celle de la Sammlung est un peu meilleure, mais elle demeure tout de même assez terne. 

On comprend que le public boude aujourd'hui une Fondation démodée. Elle n'offre en plus pas toujours, et de loin, les chefs-d’œuvre accrochés au Römerholz. Que faire? Je crois savoir qu'un comité s'attelle à dépoussiérer le testament d'Oskar Reinhart. Il s'agit pour lui d'assouplir les règles, sans pour autant les violer. La chose s'est faite à Genève avec les dernières volontés d'Alfred Baur avec un évident succès. Le musée privé a retrouvé une vie. Pourquoi ne pas tenter la même adaptation à Winterthour, d'autant plus qu'il y a urgence? Les caisses de la Fondation seront vides en 2016 (1). La Ville de Winterthour est dans le rouge vif, ce qui la rend impuissante. La Villa Flora, qui abritait la fondation des Hahnloser, a déjà dû fermer ses portes en dépit de ses Van Gogh ou de ses Redon.

Une voie détournée 

Dernier mot. On notera que la Fondation Volkart, qui reprend le nom de la firme, enrichit aujourd'hui en maîtres modernes non pas les institutions Reinhart, mais le Kunstmuseum de la cité avec des toiles de premier plan, de Wassili Kandinsky (prêt), Max Bekmann (don) ou Nicolas de Staël (don). 

(1) C'est du moins ce qui s'écrivait dans la presse alémanique en 2013. Les statuts de la Fondation ont subi une première modification en mars 2015. L'accrochage peut désormais se voir modifié. Ouf! 

Pratique

Sites www.museumoskarreinhart.ch et www.bundesmuseuun.ch 

Photo (Fondation Reinhart): Oskar Reinhart refaisant l'accrochage de sa collection privée avec son chauffeur en 1955. Il a 70 ans. On note au mur un célèbre Toulouse-Lautrec. 

Prochaine chronique le vendredi 17 septembre. Retour au Palazzo Fortuny de Venise. Un lieu magique où le contemporain s'est fait une place.

 

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