Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/Christoph Blocher au Museum Oskar Reinhart

En accueillant Christoph Blocher, puisque c'est lui son hôte réel et non pas Anker, Giovanni Giacometti ou Hodler, le Museum Oskar Reinhart de Winterthour a réussi son «coup». Cette fondation déserte, menacée de faillite, a d'un coup rempli ses salles. Le tout sans faillir à sa vocation, bien au contraire. Le public est surpris de voir à quel point la collection de l'ex-conseiller fédéral répond à l'esprit Reinhart. Du moins celui du Museum «am Stadtgarten». Si l'amateur a brillamment réussi sa collection personnelle, présentée «am Römerholz» (1), son ensemble encyclopédique de peinture suisse, allemande et autrichienne des XVIIIe-XXe siècles apparaît bien sage. Aucun Hodler novateur. Nul extravagant Böcklin. Rien de Welti. Et bien sûr pas le début du commencement d'une avant-garde. 

Blocher, qui a fêté en octobre ses 75 ans, voit l'art suisse des années 1850 à 1930 de la même manière. L'industriel, pour qui la politique (de droite) est une passion et l'acquisition de tableaux «un hobby», a posé les bornes de son pré carré. Ses goûts le portent vers la peinture classique. Un certains nombre d'artistes se voient privilégiés, avec en tête Albert Anker et Giovanni Giacometti. Le Schaffhousois en retient le plus traditionnel. La chose se remarque surtout avec Hodler. Il y a avant tout là des paysages (dont quatre vues du Léman depuis Chexbres) et des esquisses pour de compositions historiques (avec l'étude pour le personnage central d'«Unanimité»), mais rien de symboliste. Il faut à Blocher un art ancré dans le réel, même si cette vérité se voit fardée. Anker idéalisait le monde paysan pour le rendre acceptable à se clients citadins fortunés.

Première collection vendue en 1983 

Comment cet ensemble s'est-il constitué? Je vais un peu vous raconter les choses, même si Christoph Blocher constitue un personnage pour le moins public. Je rappellerai que l'homme est le fils d'un pasteur lié au théologien Karl Barth. Septième d'une fratrie de onze, il s'est fait à la force du poignet. Rien n'est plus dur qu'un «self-made man», tout le monde sait ça. Entré en 1969 dans la firme Ems, qui deviendra Ems-Chemie, il finira par racheter la firme en 1983 grâce au plus gros prêt consenti à l'époque par l'Union de Banques suisse, absorbée depuis par l'UBS. 

A cette époque, Blocher collectionne déjà un peu. Son premier achat chez Sotheby's (un dessin d'Albert Anker) date de 1971. Vu l'énormité de la somme empruntée, il doit cependant revendre. La constitution de l'actuel ensemble est postérieure à 1985, le temps de remettre sa caisse à flots. Il faut dire que les affaires marchent. L'année 1993 voit pour Ems un bénéfice record. Comme cadeau, Blocher s'offre alors chez Kornfeld, à Berne, son premier tableau à plus d'un million. Il y en aura d'autres par la suite. L'Alémanique peut se le permettre. La magazine «Forbes» le fait peser 3,6 milliards de dollars en 2015.

Un redoutable concurrent 

Sur le terrain helvétique, Christoph Blocher a du coup fait monter la cote de nombre d'artistes, ceux auxquels il ne s'intéresse pas demeurant plus abordables. Pour faire monter les enchères, il faut être au moins deux. L'homme lutte au coude à coude avec le Zurichois Bruno Stefanini (qui n'est pas un petit gauchiste non plus), dont une infime partie de la collection de 30.000 pièces a été présentée il y a peu au Kunstmuseum de Berne, puis à la Fondation Gianadda. Largement nonagénaire, Stefanini se situe, lui, dans l'immobilier. 

L'approche des deux milliardaires diverge cependant. Stefanini, qui achète aussi bien une lettre manuscrite qu'un château helvétique, se voit comme le Zorro de la culture. Il retient des éléments de parimoine helvétique risquant de partir à l'étranger. En clair, il aurait succédé à la Fondation Gottfried-Keller, aujourd'hui désargentée. Blocher se limite à une centaine de pièces, accrochées dans ses domiciles ou ses bureaux. Pour reprendre la division toujours valable de Sacha Guitry, l'un serait vitrine et l'autre placard. Il y a aussi un choix plus sélectif. Le politicien ne veut que le meilleur.

Presse critique 

Intéressant, parfois un peu ennuyeux (je n'apprécie guère Adolf Dietrich, qui est presque un naïf), l'ensemble séduit visiblement le public. La presse se montre plus critique. «20 Minutes» a bien sûr retenu un seul fait. Un Hodler appartenant à Blocher, non présenté du reste, serait une œuvre spoliée à une famille juive (2). Une critique romande se dit gênée par des toiles comportant aussi peu de critiques sociales. Certains disent qu'après Blocher ont ne pourra plus regarder la peinture suisse comme avant. Wagner après Hitler, ou peut s'en faut. C'est là une attitude d'intellectuel. Les œuvres elles-mêmes n'en peuvent rien. «L'Eiger, le Mönch et la Jungfrau» de Hodler reste un chef-d’œuvre, tout comme l'étonnant «Natale» précoce (1897) de Giovanni Giacometti. 

(1) L'ensemble va de Cranach et Bruegel l'Ancien à Cézanne, Van Gogh et Picasso (un Picasso bleu, évidemment...)
(2) Le tableau n'a ni été saisi, ni acquis à bas prix en Allemagne hitlérienne. Son ancien propriétaire l'aurait vendu pour pouvoir émigrer, ce qui suffit à constituer une spoliation. L'affaire est en cours.

Pratique

«Hodler, Anker, Giacometti, Meisterwerke der Smallung Christoph Blocher», Museum Oskar Reinhart, 6, Stadthausstrasse, Winterthour, jusqu'au 31 janvier. Tél. 052 267 51 72, site www.museumoskarreinhart.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 20h. Christoph Blocher guide lui-même trois visites.  Photo (Keystone): Christoph Blocher dans les salles du Museum Oskar Reinhart.

Prochaine chronique le 24 décembre. Florence multiplie par deux son Musée de l'oeuvre de la cathédrale: 5500 mètres carrés!

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