Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/"Auf Papier". Les artistes saluent le travail de Dieter Schwarz

Crédits: DR

C'est une exposition exemplaire. Je ne veux pas dire qu'elle se révèle admirable en elle-même. L'accrochage constitue plutôt l'exemple de ce que donne, sur le long terme, une bonne et saine gestion. Le Kunstmuseum de Winterthour propose dans deux de ses espaces (1) «Auf Papier». Il s'agit de «dons d'artistes à l'occasion d'un adieu». Dieter Schwarz a quitté la direction de l'institution il y a quelques mois. L'homme l'avait dirigée pendant vingt-sept ans. Il était ainsi parvenu à hisser un joli musée de province au rang de «lieu qui compte en Europe». 

Dieter Schwarz n'avait pas commencé par les beaux-arts. Comme il l'a expliqué dans la «Neue Zürcher Zeitung», cet homme qui fêtera ses 65 ans en 2018 s'est d'abord intéressé à la littérature. Elle lui apparaissait plus créative dans les années 70, avec l'usage de la sémiotique et de la linguistique (deux mots qui personnellement me terrifient!). L'homme a donc commencé par faire du comparatif français-allemand. La chose l'a amené avec une bourse à Paris entre 1983 et 1985. Seulement voilà! Il avait découvert la création nouvelle à la Documenta de Kassel en 1972. Une manifestation quinquennale alors plus sage (et moins intellectuelle) qu'aujourd'hui. Apprenant en 1985 que le Kunstmuseum de Winterthour cherchait un assistant conservateur, il a posé sa candidature. Et c'est lui que la direction a retenu.

Jusqu'à aujourd'hui 

Le Kunstmuseum demeurait alors fidèle à une certaine idée de la peinture. C'était, en gros, le goût Hahnloser. Des classiques modernes, avec une focalisation sur la France. Ouvert en pleine guerre de 1914, dans un beau bâtiment néo-classique construit ad hoc, le musée détenait une bonne collection où brillaient Bonnard, Redon ou Vallotton. Notons qu'en 1973 était entré le prodigieux legs des époux Friedrich-Jezler, avec ce qu'il supposait de Fernand Léger, de Piet Mondrian ou de Juan Gris. Nommé directeur en 1990, Dieter Schwarz a voulu raccorder cet ensemble, devenu historique, aux tendances actuelles. Il l'a fait par ses expositions, mais aussi par des achats. Des liens se sont créés avec des gens novateurs. Ellsworth Kelly doit beaucoup à Winterthour (comme Morandi deux générations avant lui). Schwarz s'est surtout lié à Gerhard Richter. L'Allemand a multiplié les dons et les dépôts à Winterthour plutôt que dans les méga-institutions de son pays.

Les moyens du Kunstmuseum de Winterthour, même si la ville fut très riche et si l'entreprise Volkart reste généreuse, ne se comparent pas à ceux de Zurich, la capitale cantonale. Schwarz a du coup concentré ses efforts sur le papier. Un médium moins coûteux, mais impossible à présenter de manière permanente. Comme Dieter Koepplin à Bâle, qui a lui aussi marqué un Kunstmuseum, il a tendu à former des séries du genre. Pas ou peu d'ovnis. Il s'agissait de représenter un œuvre. Il fallait s'ouvrir à l'international, surtout germanique ou américain, sans se couper des racines locales. Winterthour garde du reste la judicieuse pratique d'une exposition de Noël réunissant ceux qui, non sans mal, entament ou poursuivent une pratique dans la région.

Trente-cinq réponses 

Dieter Schwarz est donc parti sur la pointe de pieds. Konrad Bitterli lui a succédé. Il bénéficie du bâtiment ancien, patrimoine du XXe siècle, comme de l'aile contemporaine ajoutée par les duettistes Gigon-Gyer en 1995. Je vous raconte un article plus bas comment Winterthour en arrive même aujourd'hui au Kunst Museum, qui comprendra à l'avenir trois sites. Il fallait marquer le coup du départ. Il y a deux ans, des Amis de l'institution se sont mis en contact avec des plasticiens que Schwarz a présenté sur trois décennies. Trente-cinq d'entre eux ont répondu à l'appel, faisant un don d’œuvre(s) sur papier en signe de reconnaissance. Complété par des artistes de Winterthour voulant eux aussi rendre hommage au directeur, l'ensemble se retrouve aujourd'hui au Kunstmuseum. Quelques collectionneurs se sont par ailleurs manifestés. Je citerai Rainer Michael Mason parce qu'il a tout de même longtemps été l'homme du Cabinet des estampes genevois, un lieu qu'il a tourné vers le contemporain. RMM a donné cinq œuvres de l'Italien Michele Zaza. 

Il y a par ailleurs du beau monde aux murs. Richter n'a pas envoyé moins que quatre dessins au crayon. J'ai aussi noté du Thomas Schütte, du Giuseppe Penone, du Richard Deacon, du Giovanni Anselmo, du Joel Shapiro, du James Bishop, du David Rabinowitch, du Lawrence Weiner, du Matt Mullican ou du Richard Tuttle. Tous illustrent un long compagnonnage. Pour qu'un musée fonctionne, contrairement à une mauvaise idée aujourd'hui répandue, il faut qu'un directeur ou un conservateur se maintienne longtemps en poste. Il finit, s'il est bon, par incarner une maison. Il n'y a plus beaucoup d'exemples en Suisse. Peu en France, où une sorte de «cursus honorum» veut qu'on grimpe du fin fond de la province jusqu'aux sommets parisiens. Aux Etats-Unis, les têtes se succèdent aujourd'hui. Il existe partout la notion, bien entendu fausse, qu'on s'encroûte à la longue. Des liens ont en réalité été tissés en réalité non seulement avec les artistes, mais des collectionneurs ou des galeristes locaux. Espérons que Winterthour continuera sur cette voie sage, même si ce n'est pas la plus étincelante. 

(1) Il faut faire attention de ne pas manquer la seconde partie, au premier étage. La chose n'est pas, ou mal, signalée.

Pratique 

«Au Papier, Künstlerschenkungen zum Abschied», Kunstmuseum, 52, Museumstrasse, Winterthour, jusqu'au 6 mai. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu'à 20h.

Photo (DR): Dieter Schwarz, à qui artistes et collectionneurs rendent aujourd'hui hommage.

Un second texte suit sur le Kunst Museum.

Prochaine chronique le samedi 13 janvier. L'Allemagne vient de raser une de ses cathédrales.

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