Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WEB/Le catalogue raisonné des tableaux de Salvador Dalí est en ligne

Crédits: AFP

L'oeuvre de Salvador Dali est en ligne. Enfin, une partie. Après dix-huit ans d'efforts, le catalogue raisonné des peintures est accessible à tout un chacun depuis le début de l'année. Gratuitement en plus, ce qui aurait certainement heurté Gala, la muse-coffre fort du maître. Montse Aguer, directrice des musées Dalí et dudit catalogue, plus Carme Ruiz, curatrice en chef de la Fundació Gala-Salvador Dalí et coordinatrice de l'ouvrage, l'ont annoncé. Elles en ont fait un gros article pour «Il Giornale dell'Arte» de juillet-août, qu'ont sans doute reproduit les versions de ce périodique éditées en d'autres langues. Il y a là une bonne base pour me permettre d'extrapoler un peu. Il devient en effet urgent de se demander ce qui devrait paraître sur le Net et non plus sur le papier.

C'est en 2000 que l'idée d'un ouvrage virtuel a germé pour Dalí. «Le choix de publier en catalogue en ligne constituait à l'époque un pari.» Il fallait le gagner assez vite. Quelque chose devait exister dès 2004, année où le monde célébrait le centenaire de la naissance du génie auto-proclamé. Les auteurs ont décidé de commencer logiquement par le début. Les internautes ont pu découvrir à temps les 267 peintures des années 1910 à 1929, leur auteur ayant donc six ans lors de ses premiers coups de pinceau. Il avait fallu aux auteurs partir de zéro. «Jusque là, il n'existait aucun travail de référence, ni aucune étude abordant l’œuvre de Dalí avec une réelle rigueur scientifique». Je ne vais pas voir refaire l'histoire. Mais jusqu'à sa mort en 1985, l'auteur avait multiplié les brouillards. Son entourage n'a ensuite rien fait pour les dissiper, à commencer par le Capitaine Peter Moore qui fut son secrétaire. Mort en 2005, Moore aurait même multiplié les faux, surtout en gravure.

Douze points à respecter 

De ces choses qui fâchent, il n'est bien sûr pas question dans l'article à quatre mains. Les auteurs vantent le sérieux du travail effectué par leur équipe. Il comportait des recherches difficiles puis une mise en ligne à la fois efficace, simple et plaisante. L'idée était de donner à chaque fois le plus de renseignement possibles. Douze points étaient à respecter. Chaque tableau devait posséder une photo, un titre, une date, une fiche technique, la description du support, les dimensions, la signature, les éventuelles inscriptions, la localisation, la provenance, les expositions auxquelles il a participé, la bibliographie et des observations diverses. Pour certaines pièces, pas de problème! Pour d'autres, un casse-tête chinois! «L'identification et la localisation peuvent se révéler quasi impossibles.» Beaucoup de tableaux n'ont pas été vus depuis des décennies. Ils ne figurent dans aucun des catalogues de maison de vents aux enchères consultés. Le comble est atteint par «Mercado» que Dali a montré dès 1923 au public de Barcelone. Pas d'historique, pas de trace physique, pas de bonne photo, méconnaissance totale des dimensions. 

Ce sont ces multiples problèmes qui ont en fait donné l'idée d'un catalogue virtuel. Côté production, Dalí, qui travaillait méticuleusement à l'ancienne, est en effet resté raisonnable. Son catalogue compte environ mille peintures. Vingt fois moins que pour son compatriote Pablo Picasso. La digitalisation permet un outil mobile. Tout renseignement obtenu à l'avenir se verra ajouté, ou permettra une correction. Chaque fois qu'un Dalí passe en vente, celle-ci pourra se voir prise en compte avec si possible (je dis bien si possible) le nom du nouveau propriétaire. On sait à quel point le marché de l'art, jadis ouvert, tend à se faire opaque. Il sera aussi possible d'inclure une meilleure illustration. De suivre les parutions de références dans des livres. Les expositions. Montse Aguer et Carme Ruiz voient le bébé «comme un «work in progress» passionnant qui confère au projet une vie propre presque éternelle.»

Et la suite? 

Les deux scientifiques, qui se sont associées de nombreux experts, ne donnent pas d'idée pour la suite. Le catalogue des estampes doit déjà exister, pour autant que Dalí ait jamais vraiment gravé. Il aurait bien sûr celui des dessins, parfois très travaillés. Plus ce qu'il faut bien appeler des produits dérivés. Quel statut donner aux sculptures trop rutilantes et aux objets, dont peu se caractérisent par leur bon goût? Avec Dalí, les multiples ont toujours eu tendance à frôler l'industrie.

L'initiative n'en apparaît pas moins méritoire. Elle donne avec pertinence l'idée de tout que tout ce qui se voit amené à subir des modifications ou des adjonctions régulières doit rester virtuel (avec des sorties papier en cas de malheur). Il est aussi permis de se dire qu'il devait en aller de même pour les actes de colloques, dont le taux de lecture reste pour le moins faible (surtout si l'ouvrage sort avec trois ans de retard). Idem pour les thèses. L'ennui, c'est que les universitaires tiennent beaucoup au papier. La question pourrait aussi se poser pour les ouvrages scientifiques tirés à quelques centaines d'exemplaires seulement. Chacun d'eux devient du coup bien trop cher. Bref, on voit qu'il y a beaucoup à repenser. En attendant le produit de vos cogitations personnelles, vous pouvez toujours taper www.salvador-dali.org Vous y découvrez sans nul doute des œuvres dont vous n'avez jamais entendu parler.

Photo (AFP): Salvador Dalí aux Etats-Unis en 1947 avec une de ses toiles.

Prochaine chronique le jeudi 9 août. Nîmes a ouvert son Musée de la Romanité.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."