Eileen Hofer

JOURNALISTE ET CINÉASTE

Née en 1976 à Zurich. Études en Lettres. 2003: Post-grade en histoire du cinéma. A travaillé comme attachée de presse pour deux festivals de film. Depuis 2005, elle travaille comme journaliste et cinéaste. Elle lance un blog éphémère eileenexpresso.com en juin 2015. L'occasion de croquer ses voyages, raconter ses rencontres.

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Washington: la danse par Edgar Degas et le BeeTini du Fairmont

     

Après 48 heures au festival de Namur, en Belgique, où j’y présentais mon film en compétition internationale, me voilà foulant le sol de Washington DC pour la première américaine de « Horizontes ». L’ambassade suisse a orchestré cette projection spéciale de concert avec l’AFI, l’American Film Institute, qui présente une sélection de films ancrés dans le paysage latino.

         

 

         

 

Sur les traces de Robert De Niro, Lauren Bacall, Robert Redford et Daniel Craig, je loge au Fairmont, dans le quartier de Georgetown. Dans l’une des 48 chambres rénovées, je remets les pendules à l’heure de mon jetlag qui ne cesse de me chatouiller et découvre, ô Grande Joie, un article publié sur mon film dans le Washington Post.

         

L’après-midi, je visite la Phillips Collection (qui présente en ce moment une soixantaine de tableaux du Kunstmuseum de Bâle) puis la National Gallery of Art. Une salle est entièrement réservée au peintre et sculpteur, Edgar Degas. Ce Français, rattaché au mouvement de l’impressionnisme, a influencé l’approche cinématographique de mon documentaire. Durant le tournage, je voulais comme lui capturer le corps en mouvement. Evidemment, avec une caméra, c’est plus simple.

       

La danse est un sujet qui a marqué sa carrière. Il admira ces danseuses qui rayonnaient sur la scène. Il les dessinait, les sculptait et auscultait les moindres détails. En voici une en préparation, l’autre en train de remettre son chausson, la troisième qui s’étire derrière la scène. Avant mon voyage à Cuba, j’avais profité d’une journée de libre pour flâner, comme à l’époque de mes études universitaires, dans une bibliothèque genevoise afin d’y revisiter son univers.

       

Une fois à Cuba, quelle surprise de découvrir une réplique d’un de ses tableaux! Elle habillait un pan de mur de la salle principale du Ballet National. Appuyés à la barre de ce même mur, des danseurs observaient l’étoile Viengsay Valdès en pleine répétition de « Coppelia ». Mon regard avait croisé à plusieurs reprises celui d’un garçon métisse.

               

Six mois après le tournage, j’apprends que certains membres de la compagnie ont profité d’une tournée à l’étranger pour déserter. L’histoire recommence. Depuis les années soixante, nombreux sont les artistes et sportifs d’élite qui choisissent l’exil. Certains rejoignent le ballet de Miami, de Mexico, d’autres visent l’Europe, principalement l’Espagne. Et certains rejoignent les rangs du Ballet de Washington. Comment vivre avec un salaire oscillant autour des 20 USD par mois quand une paire de chaussons coûte le triple? Comment développer son art dans une culture figée? Démunis, lors des tournées à l’étranger, les danseurs cubains emportent du riz et des haricots noirs qu’ils font bouillir sur un coin de lavabo. Déjà Maïa Plissteskaia, prima ballerina assoluta, racontait dans son autobiographie que certains Russes du Bolchoï, affamés, optaient pour du pâté pour chat, une fois à l’étranger.

               

               

               

               

crédit: Bruce Guthrie

 

Le soir de la première de mon film à Washington, je retrouve des membres de l’ambassade suisse, les organisateurs de l’AFI et le directeur artistique du Washington Ballet, Septime Webre, au Silver Spring theater. La salle est pleine. Je décide d’assister à la projection, ça fait longtemps que je n’ai pas vu « Horizontes ». Je m’installe par hasard à côté d’un métisse.

Celui-ci sursaute dès le générique, il reconnaît la salle de danse du Ballet National et la réplique de Degas. Je le dévisage dans la pénombre. Au fur et à mesure que le film progresse, je le sens tantôt ému, tantôt amusé. Il connaît les danseurs, les professeurs et même le chat du musée de la danse.

        

Je comprends enfin qu’il s’agit de ce même métisse rencontré en 2012. Lui même appuyé contre le mur. Peut-être même que Gian Carlo Perez figure dans les rushes de mon film. Il me raconte qu’il a quitté son île il y a un an et demi. Il m’embrasse à la fin du débat comme de nombreux Cubains venus en famille ou en solo. Une soirée riche en émotion, en témoignages. Ce pays me colle à la peau, ce ballet aussi même si son histoire est criblée de désertions.

        

crédit: Bruce Guthrie

 

De retour à l’hôtel, je commande un BeeTini, le cocktail signature du Fairmont. Ce doux élixir, à base de miel  – issu de la terrasse même du palace – de vodka, de tequila et d’un zeste de jus de lime me pousse à glousser toute seule. Je me rappelle de ce gag entendu à la Havane :

« – Comment appelle-t-on l’orchestre symphonique de Cuba qui rentre au pays après une tournée à l’étranger? – Un quatuor. »

            

            

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