Jerome Koechlin

SPÉCIALISTE EN COMMUNICATION ET EN MANAGEMENT

Jérôme Koechlin, spécialiste en communication et en management et enseignant au Médi@LAB de l’Université de Genève, analyse et met en perspective dans son blog les enjeux de la communication moderne et du leadership.

Vous avez dit «acte de parole»?

« Est-ce que dire, c’est faire ? ». Dans notre société hypermédiatisée, la question mérite d’être posée. L’interrogation est fondamentale. La plupart des gens, chefs d’entreprise comme étudiants, à qui l’on pose la question répondent de prime abord par la négative : « Non : dire, ce n’est pas faire ! ». Or en stratégie de communication et pour un leader, la réponse est sans aucun doute positive : en effet, « dire, c’est faire » en ce sens que l’objectif est de pouvoir agir sur autrui.

Ceci est essentiel pour comprendre les enjeux de la communication moderne. C’est la fonction conative du langage définie par Roman Jakobson. En effet, les discours prononcés, les mots utilisés, les formules présentées et les slogans lancés visent tous à produire un effet sur les récepteurs. Il suffit d’observer l’impact sismique des débats et des injonctions sur le Brexit en Grande-Bretagne pour s’en convaincre. En communication politique et d’entreprise, rien n’est neutre, et le but est de construire une perception commune et valorisante de l’homme politique ou de l’entreprise.

Le socio-linguiste John Langshaw J.L. Austin a révolutionné la linguistique moderne en voulant aborder la langue dans « sa situation totale », et pas uniquement en se basant sur sa structure syntaxique. Selon Austin, les énoncés performatifs (de l’anglais to perform) visent ainsi à accomplir une action, à faire aboutir une intention, et à avoir un impact sur le public. Ce sont précisément ce qu’il appelle des « actes de parole » (speech act). Ainsi, communiquer, ce n’est pas tant transmettre un message que de vouloir agir sur les autres. Dans ce contexte, le message perçu est plus important que le message émis. Le discours confère en effet à son locuteur un poids et une influence auprès d’autrui plus importants que la simple prononciation des mots.

La théorie d’Austin permet de saisir les rapports entre discours et action, en ce sens que selon lui, tout énoncé a ipso facto valeur d’action. C’est en faisant des discours et des interventions que les responsables politiques et économiques renforcent leur légitimité, affirment leur identité, et agissent sur leur public. C’est en faisant des discours que les leaders fabriquent et créent un projet ou une vision commune. Ce qu’il appelle la « force illocutoire » du langage. C’est précisément ce qu’il manque aujourd’hui à l’Europe post-Brexit.

De son côté, Michel Foucault a développé la théorie d’Austin en démontrant que tout acte de parole correspond en réalité à un acte de pouvoir. Le monde que nous voyons ne présente pas un visage lisible que nous n’aurions plus qu’à déchiffrer. Le monde n’est pas le complice de notre savoir. Selon lui, le discours est une pratique, voire un acte de violence, que nous imposons aux choses. Le discours apparait ainsi comme le substrat du pouvoir pour façonner la société, à sa manière et selon ses visions, et pour imposer un système de valeurs. Autrement dit, le discours a une fonction de mystification et de légitimation des rapports de domination dans la société et marque l’emprise d’un groupe social sur les autres.

Selon Foucault, nous sommes en permanence dans le pouvoir et à l’intérieur de réseaux tentaculaires de pouvoirs. Le pouvoir n’est pas un bloc monolithique instaurant une relation de dominant et de dominé : au contraire, les expressions de ce pouvoir sont insidieuses, subtiles et raffinées. Comme le dit Foucault : « C’est à la condition de masquer une part importante de lui-même que le pouvoir est tolérable. Sa réussite est en proportion de ce qu’il parvient à cacher de ses mécanismes ». Phrase terrible, mais très pertinente.

Dans le monde contemporain, le pouvoir s’est transformé et le leadership communicationnel devient un exercice subtil. Il est devenu plus machiavélique et moins naïf, plus multipolaire et moins concentré, plus stratégique et moins dirigiste, plus tactique et moins censeur. La puissance d’un leader est, en somme, proportionnelle à la puissance de son discours.

 

 

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