Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VISION/Patrimoine suisse Genève veut participer au débat sur le futur MAH

Crédits: Centre d'iconographie genevoise

Le 28 février 2016, les habitants de la Ville de Genève refusaient le projet Nouvel + Gandur pour l'agrandissement du Musée d'art et d'histoire (MAH). Dédaigneusement qualités de fossiles réactionnaires par les autorités municipales, les référendaires avaient gagné en dépit d'une coûteuse campagne promotionnelle. Le choc a été dur à surmonter pour la direction du musée (et non son personnel, en partie secrètement opposés à l'extension...) comme le Département de la culture. La preuve! Ils ont longtemps continuer à parler d'«opposants», alors que ceux-ci s'étaient montrés majoritaires à plus de 54 pour-cent. 

Il a donc fallu du temps avant que la Ville imagine une Commission externe pour le nouveau MAH, composée de six sages ou présumés tels. Genève adore les experts, en dépit des coûts qu'ils supposent. Ceux-ci leur offrent, outre une caution morale, le moyen de repousser de quelques années (ici deux ans) les problèmes. Alors que ce sextet cogitait sous la direction de Jacques Hainard, qui dirigea un temps à Genève le Musée d'ethnographie ou MEG, et de Roger Mayou, en charge d'un Musée de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge repensé et rénové, Patrimoine suisse Genève organisait un colloque au Palais Eynard le 19 novembre 2016. «Son objectif était de recueillir les attentes et les réflexions des participants sur l'orientation à donner aux missions du Musée.» J'y étais. Je vous en ai parlé à l'époque.

Rapport intermédiaire 

Fin juin 2017, la Commission remettait un rapport intermédiaire, rendu public. Il contenait quelques idées pleines de bons sens, comme celui de conserver le site du MAH, rue Charles-Galland, et d'utiliser au mieux (avant tout des espaces d'accueil) l'ancienne Ecole des beaux-arts, que le prochain départ sur son campus de la Haute école d'art et de design (HEAD) laissait libre. C'était là, bien que la chose demeure inavouée, reprendre deux idées des opposants. D'autres cogitations laissaient en revanche perplexe. Fallait-il vraiment faire du musée un «roman historique» local en montrant «comment une cité de 230 000 habitants est parvenue à occuper la place qu'elle occupe aujourd'hui sur la scène internationale»? Et ce, en plus, en remontant le cours du temps en allant d'Ella Maillart et d'Henry Dunant aux antiques Allobroges? Centrifuge, la Commission proposait en outre de renoncer à la Maison Tavel et au Rath, une fois que ce dernier aurait servi pendant les travaux de «maison du projet». La belle clarté du futur MAH était à ce prix. 

Patrimoine suisse Genève n'allait pas rester les bras croisés (ou ballants) devant de telles idées. L'association vient à son tour de sortir ses réflexions sous le titre de «Demain, le Musée d'art et d'histoire de Genève», tandis que l'Association pour l'étude de l'histoire régionale (AEHR) se fendait d'une lettre aux MM Hainard et Mayou avec un vague espoir de réponse. Je renvoie les conclusions de l'AEHR à un second article, suivant immédiatement celui-ci. Le dossier (rouge, comme le graphisme de son journal «Alerte») du Patrimoine suisse se veut conciliant, pour ne pas dire réconciliant. Il souligne les bonnes idées, tout en demandant à participer au débat. «Nous nous sommes réunis toutes les deux semaines», explique en conférence de presse Erica Deuber Ziegler, «et nous avons entrepris deux voyages d'études en Suisse et à l'étranger.» Il s'agissait de voir les solutions adoptée à Zurich, Amsterdam ou Francfort (les deux préférées étant Coire et Colmar). «Nous avons ainsi pu constater que toutes avaient mené à la restauration dans les règles du bâtiment historique et à la création extérieure d'une nouvelle aile», conclut Pauline Nerfin. Alors pourquoi pas à Genève?

Déliquescence avancée 

Là l'accord s'est révélé patent avec la Commission. Il n'en va pas de même pour le reste, même si la mission de Patrimoine suisse Genève reste plutôt d'ordre architectural. Ici, contenant et contenu se sont vus pris en considération. L'aspect humain aussi, vu la quasi mise à l'écart des scientifiques. «Nous ne pouvons que constater la déliquescence du musée», reprend Erica Deuber Ziegler. «Elle est physique dans la mesure où des travaux s'imposent dans ce bâtiment magnifique. Elle est intellectuelle si l'on pense que les salles accueillent aujourd'hui d'autres choses que celles prévue en 1910.» Les «salles palatines» du rez-de-chaussée n'ont jamais été prévues pour abriter des expositions temporaires (du moins quand il y en avait, vu qu'elle se retrouvent aujourd'hui abandonnées) ou un grand Tinguely. Il ne se passe en effet plus grand chose en dépit d'une énorme subvention (1). Par ailleurs dépourvue de crédits d'acquisition, «l'institution a perdu toute crédibilité.» Elle souffre avant tout d'une «absence de direction». L'actuelle, on le sait, va vers sa fin. «Il faudrait nommer au plus vite un successeur qui soit associé aux délibérations. On n'a jamais vu un musée se repenser en l'absence d'un homme ou d'une femme à sa tête.» 

C'est cependant le concept même du «roman national» qui hérisse le plus Patrimoine suisse Genève. «Le MAH n'est pas encyclopédique, comme on le dit trop souvent», poursuit Erica Deuber Ziegler. «Il possède ses points forts, dans des domaines divers. Or ceux-ci ne s'intégrent pas sans contorsions dans le projet Hainard-Mayou.» Que faire des beaux-arts non genevois, par exemple? De l'archéologie classique ou orientale? Faut-il vraiment introduire l'Egypte pharaonique, comme le préconise la Commission, à la fin du XIXe siècle afin de l'aborder à travers la personnalité des archéologues Edouard et Marguerite Naville? «On ne peut pas non plus se priver du Rath, qui est le premier musée de Suisse construit en tant que tel, ni de la Maison Tavel, la plus ancienne maison de la cité. C'est en prime contradictoire avec le concept Hainard-Mayou.»

Calendrier possible 

L'association aimerait donc bien faire ses suggestions en partenariat avec la Commission. Son dossier se termine avec «Un calendrier possible». Il s'agit de se montrer positif. Ce n'est pas interdit. «Les débats autour de la votation ont montré l'attachement des Genevois au MAH», souligne Pauline Nerfin. En 2018, il serait ainsi souhaitable de porter un diagnostic sur le bâtiment actuel, enfin classé avec sa cour intérieure, «qu'il faudrait simplement recouvrir». Il s'agira ensuite de le restaurer et de l'entretenir. La nomination du successeur de Jean-Yves Marin doit faire au plus vite. «Il devrait être partie prenante des réflexions relatives au cahier des charges du concours et à l'élaboration du projet muséologique du futur MAH.» Il semble enfin imaginable d'organiser en 2018 un concours. Celui-ci se verrait lancé en janvier 2019 avec désignation du vainqueur dès l'été 2019. Pour Patrimoine suisse, la lenteur ne constitue pas une fatalité genevoise.

(1) La subvention est d'environ 33 millions, dont 25 passent en salaires. Deux resteraient à peine pour les manifestations. L'unique gros projet de 2018 tourne autour de Ferdinand Hodler.

Photo (CIG): Les "salles palatines", telles qu'elles avaient été pensée à l'origine. Il y a à la place aujourd'hui un grand Tinguely... et quelques poubelles.

Ce texte est imméditament suivi par celui sur l'Association pour l'étude de l'histoire régionale.

Prochaine chronique le samedi 23 janvier. Vers la disparition du Borsalino?

 

 

 

 

 

 

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