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MÉDECIN ET VIGNERON, PRÉSIDENT DE TERRES DE LAVAUX À LUTRY

Après obtention d’une maturité fédérale en 1970 au gymnase de la Cité à Lausanne, Jean-Charles Estoppey obtient son diplôme de médecin à l'Université de Lausanne en 1977. Installé comme médecin de famille à Cully en 1983, il exerce désormais cette activité à 60% du temps. Depuis 1992, il a en effet partiellement repris le domaine viticole familial à Lutry, l'agrandissant progressivement, modernisant les modes de culture de la vigne, adhérant aux principes de la viticulture intégrée, élargissant l’encépagement. Depuis l’année 2000, il préside Terres de Lavaux à Lutry, avec notamment l'instauration d’une démarche qualité très incitative pour les vignerons, des changements majeurs au niveau de l’image de l’entreprise, une stratégie axée sur la clientèle privée et la restauration, et dès 2013 la mise en pratique d’un concept de viticulture biologique adaptative, non dogmatique et évolutive en fonction des connaissances les plus récentes.

Vigne et santé…des ceps

 L’hiver est la saison de la taille de la vigne, travail de longue haleine puis qu’il dure de décembre à mars pour la plupart des vignerons. La taille est un art, en ce sens que chaque cep nécessite une approche individuelle, qu’en un temps très court, de l’ordre de quelques secondes, le vigneron doit apprécier d’un coup d’œil la conformation spatiale de la souche, sa vigueur, son état de santé. Cette approche dépend de ce qu’on appelle le mode de conduite de la vigne en question :

- taille courte traditionnelle en gobelet ou en cordon de Royat, pour lesquels on rabat les sarments en un courson à 2 yeux pour 2 futurs sarments (3-4 coursons en général).

-taille longue en Guyot ou on garde un long sarment d’où partiront les futurs rameaux (6 à 8 en tout le plus souvent).

Durant des décennies, une belle taille était synonyme de coupe des bois à éliminer à ras le cep, en respectant pour les coursons ou le sarment de taille un trajet de sève  sans plaie, d’un seul côté de la souche. Jusqu’il y a peu également, dans les vignobles suisses, la durée de vie d’un cep était de l’ordre de 20-25 ans en moyenne, en relation avec une production importante, non limitée jusqu’en 1993. Les anciens ne la régulaient que rarement, d’une part parce qu’il y avait de fortes disparités entre les années et donc que de « grosses » années compensaient les « petites », et d’autre part parce qu’on ne coupait pas ce que le bon Dieu avait donné, respectant ainsi à leur façon la nature.

Avec la tendance aux petites productions, et l’amélioration qualitative qui en a résulté, la longévité des ceps a nettement augmenté, pour arriver actuellement à 30 voire 35 ans. Sont apparues alors de plus en plus fréquemment des maladies de la vigne, connues de longue date mais qui n’avaient souvent pas le temps d’apparaître auparavant, liées à l’envahissement du bois de la souche par des champignons notamment. Ces maladies sont principalement l’esca et l’eutypiose, qui se manifestent par des dépérissements des ceps, parfois subits durant l’été (esca) parfois plus progressifs (eutypiose). Ces champignons provoquent des nécroses dans le bois de la souche, c’est-à-dire des zones qui se dessèchent et obstruent ainsi le passage de la sève.

Quel est le rapport avec la taille de la vigne ? On s’est aperçu, et particulièrement deux chercheurs italiens, Marco Simonit et Pier Paolo Sirch, que ces deux maladies du bois de la vigne étaient largement favorisées par les plaies des coups de sécateur à ras le cep comme cela se faisait avant. Ces chercheurs ont pu prouver qu’en taillant moins « à ras », en laissant ce qu’on appelle la « couronne », c’est-à-dire un renflement situé au départ du bois que l’on coupe, on évite une cicatrice qui s’enfonce profondément dans le bois, porte d’entrée des champignons responsables de ces maladies. Cette façon de tailler s’applique aussi au niveau des coupes des bois de l’année, laissés longs pour éviter des nécroses profondes, quitte à les retailler l’année suivante pour des raisons « esthétiques ». Cette nouvelle technique va donc permettre de limiter considérablement la fréquence de ces maladies qui déciment beaucoup de vignobles, partout dans le monde.

Une autre approche « révolutionnaire » dans ce domaine du soin à la vigne consiste à former des ceps avec 2 trajets de sève, un de chaque côté, au lieu d’un seul comme jusqu’à récemment. Cela veut dire que plutôt que d’avoir un courson ou un bois de taille d’un seul côté du cep, avec donc un seul passage de sève, on forme la jeune souche avec deux, placés en opposition, dans le sens du rang de vigne, ce qui garantit un meilleur approvisionnement en nutriments et moins de risques de dépérissements.

Outre l’aspect strictement cultural de ce problème, son impact en terme charge de travail n’est pas à négliger. En effet chaque cep qui meurt doit être remplacé, ce qui signifie arrachage (souvent à la pioche, physiquement pénible, car non mécanisable dans les vignes en production), et replantation. Et enfin les conséquences financières sont aussi à prendre en considération (chaque plant coûte environ Fr 4.- et ne commence à produire qu’après 3-4 ans, ceci multiplié par souvent des centaines de ceps à remplacer). Et ces dépenses s’ajoutent à des coûts de production déjà extrêmement élevés notamment à Lavaux (voir une chronique précédente :

http://www.bilan.ch/jean-charles-estoppey/non-vin-suisse-nest-cher )

De plus en plus de vignerons sont en train d’adopter ces nouvelles approches techniques qui nécessitent beaucoup de concentration de leur part, car pour chaque cep une solution adaptée doit être trouvée et il y a environ 7500 ceps à l’hectare, chaque vigneron taillant plusieurs hectares. Mais c’est le prix à payer pour assurer la survie du vignoble et notamment de permettre d’atteindre une longévité des ceps maximale, synonyme de vins de qualité.

Jean-Charles Estoppey

Médecin et vigneron

Président de Terres de Lavaux

www.terresdelavaux.ch

 

 

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