Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VIDÉO / Bill Viola s'offre la cathédrale de Berne

C'est une vache sacrée. Davantage encore quand il se retrouve dans une église. Pour quelques jours encore, Bill Viola reste à la cathédrale de Berne. Le vidéaste occupe parallèlement trois petits espaces au Kunstmuseum de la même ville. Rappelons pour mémoire que l'Américain squatte depuis des mois le Grand Palais à Paris. Une bonne année pour lui! 

L'homme en arrive, il faut dire, à l'heure des consécration. Né en 1951, le New-yorkais a derrière lui plus de quarante ans de pratique d'un médium qui laissait sceptique dans les années 1970. Après bien des tâtonnements, il est parvenu à en faire un art autre qu'un sous-cinéma. On sait que, comme la télévision, la vidéo peine à se créer une spécificité. On le constate régulièrement aux Biennales de Venise, où les visiteurs butinent, piquant ça et là quelques minutes dans trop de films documentaires ou de fiction inavoués. Des films qui ont en plus le tort de durer des plombes. "Je n'ai de réels amateurs que pour des bandes de huit minutes au plus", confesse un galeriste genevois.

Un apôtre de la lenteur

Bill Viola s'octroie cependant plus que huit minutes. Il peut frôler l'heure de projection. Il faut dire que l'homme se veut un apôtre de la lenteur. Les mouvements eux-mêmes se révèlent enregistrés au ralenti. Comme le dit bien le co-commissaire Martin Brauen, "ses œuvres contrastent fortement avec le consumérisme, la pression et la confusion de la vie moderne." Rappelons que l'habitude du zapping influence le cinéma commercial depuis trois décennies. Les plans des longs-métrages hollywoodiens, qui pouvaient durer jusqu'à une minute entière dans les années 1940, se limitent aujourd'hui en moyenne à quatre secondes. 

Il faut donc revenir à des habitudes perdues pour suivre des pièces comme "Observance" (2002) , "Three Women" (2008) ou, a fortiori celles remontant aux débuts de l'artiste, alors qu'il bricolait encore beaucoup. Si les images créées par l'artiste sont aujourd'hui d'une éblouissante perfection technique, il n'en allait en effet pas de même au temps de "The Reflecting Pool" (1977-1979). L’œil finissait alors par cligner à force de flous et de granuleux, ce qui nuisait fâcheusement à l'adhésion.

La paroisse s'est fait prier

En quarante ans Bill Viola a néanmoins passablement produit, avec l'aide de son épouse, assistante et groupie Kira Perov. Chaque curateur doit donc opérer des choix. On sait que Paris n'y est pas parvenu. Le Grand Palais propose une sorte de chariot de hors-d’œuvre, avec un peu de tout. Cette rétrospective française a beau se voir accueillie avec d'obligatoires cris d'admiration, elle n'en demeure pas moins ratée. 

Berne entretenait un double objectif. Il s'agissait de montrer, au Kunstmuseum, trois pièces entrées dans les collections de l'institution. Des créations anciennes, remontant aux années 1970 et 1980. Cette partie, quasi archéologique, devait se doubler d'une présentation de création plus courtes et plus récentes dans un autre lieu. La cathédrale de Berne s'est un peu fait prier avant d'accepter. Elle n'a pas l'habitude d'accueillir des événements festifs, comme l'Elisabethenkirche de Bâle, qui contient même un bar de manière permanente. "La cathédrale de Berne offre un espace de réflexion qui n'a rien de neutre", rappelle aujourd'hui Verena Furrer, en charge de son "management".

Un ton sacré 

L'accord s'est donc trouvé sur des pièces pas forcément religieuses, mais donnant tout de même l'idée du sacré. L'exposition pouvait ainsi globalement s'intituler "Passions". La chose posait moins de problèmes qu'on pourrait l'imaginer. Viola, qui a beaucoup regardé la peinture, s'inspire du Dürer des "Apôtres" pour "Observance" (2002) et d'une mise au tombeau de Masolino da Panicale pour "Emergence" (2002). Sa "Tempest" de 2005 évoque clairement le Déluge. "Ablutions" (2005) rappelle le désir de propreté, et donc de pureté, propose à la plupart des religions. 

Il y a évidemment eu des grincements de temps et une amorce de polémique. Mais rien de comparable à ce qu'a dû être au début du XXe siècle, alors que régnait encore le rigorisme, l'apparition de peinture sacrée ans des édifices protestants. Le principal problème de l'exposition, à Berne, est aujourd'hui que le lieu sert bau culte. Le "Münster" se réserve donc chaque jour le droit de fermer ses portes quelques heures pour revenir à ses activités premières. Mieux vaut consulter son site avant la visite!

Deux longues visites 

L'autre difficulté reste le temps nécessaire pour tout voir. Il y en a pour deux heure au Kunstmuseum, avec trois films difficiles et soit dit entre nous très datés. A la cathédrale, il faut compter une heure et demie pour un ensemble à la fois beau, cohérent et suscitant la réflexion. Les gens pressés, auxquels l'artiste ne s'intéresse justement pas, pourront se limiter à cette dernière.

Pratique 

"Bill Viola, Passions", Kunstmuseum, 8-12, Hodlerstarsse, Berne, tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert tous les jours, sauf, lundi, de 10h à 17h. Berner Münster, 1, Münsterplatz, site www.bernermuenster.ch Jusqu'au 20 juillet. La rétrospective parisienne se termine, elle, le 21 juillet. Photo (Kira Perov): Le Déluge biblique revu dans le "Tempest" de 2008.

Prochaine chronique le dimanche 6 juillet. Les nouvelles expositions de l'Elysée à Lausanne. Enfin, pas si nouvelles que ça... Depuis le temps que l'article attend!

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