Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VICENCE/Toutankhamon, Van Gogh, Caravage, même combat

«Cela devait arriver», s'exclame un professeur d'histoire de l'art à l'Université de Genève. «J'étais sûr qu'on finirait par accoupler pour des raisons mercantiles les pharaons et les impressionnistes.» La chose se matérialise à la Basilica de Vicence, l'un des chefs-d’œuvre du Palladio. L'exposition tourne autour du thème de la nuit, avec ses à-côtés l'aube et le crépuscule. Elle s'intitule en toute incohérence «Toutankhamon, Caravage, Van Gogh». Autant dire qu'elle attire les foules. 

Ouverte le 24 décembre dernier, la manifestation constitue la dernière initiative en date de Marco Goldin, un entrepreneur privé. Né en 1961 à Trévise, au nord de Venise, l'homme a bien sûr fait des études d'histoire de l'art. Il est ensuite devenu critique dans divers journaux italiens. Puis il a créé en 1995 «Linea d'ombra», qui organise des expositions et publie des livres. Goldin s'est depuis lancé dans des entreprises toujours plus folles, donnant par exemple un «Gauguin et Van Gogh» de super luxe à Brescia. Il a le don de se faire prêter (ou louer) des œuvres. «Je le crains comme le diable», avoue à son propos un conservateur de musée français. «Il parvient toujours à vous enjôler.»

Tous les chemins mènent à Monet 

Il y a quelques années, Goldin a connu un gros krach, suivi d'un long creux. Le Trévisan était parvenu à persuader le Louvre de lui confier quantité de tableaux importants. Ils devaient se voir présentés à la Gran Guardia, gigantesque bâtiment des années 1600, situé en face des Arènes. L'affaire avait soulevé des remous en France. L'exposition fut annulée, alors que les billets étaient déjà pré-vendus. Goldin dû tout rembourser. On le croyait fini. Il a recommencé sur un plus petit pied, écrivant lui-même une grande partie des catalogues pour économiser. Et voici que l'an dernier, à Vicence, il donnait un monumental «Verso Monet», où tous les grands paysagistes, de Poussin à Canaletto, menaient à l'impressionnisme. L'idée restait bien sûr absurde, mais les toiles présentées se révélaient souvent extraordinaires. 

Goldin rebelote donc aujourd'hui avec de nouvelles merveilles, venues d'un peu partout. On comprend assez facilement comment de telles entreprises peuvent se voir montées. Goldin ne s'attaque pas aux grands musées nationaux, du type Ermitage ou Prado. Il s'adresse à des institutions connaissant souvent de graves difficultés économiques. Le Caravage (voir notre photo) représentant «Marthe et Marie» arrive de Detroit, ville déclaré en faillite. Municipal, le contenu du musée a failli se voir dispersé aux enchères, avant que des mécènes signent un accord. Budapest a beaucoup prêté. On sait son Szépmüvésti Múzeum toujours gêné aux entournures. J'ignore l'état du compte en banque de Cardiff, mais la cité a multiplié les prêts. Les envois couplés reviennent de toute manière moins cher. L'intégralité de la magnifique section égyptienne provient du Museum of Fine Arts de Boston. Coup de pot! Il y a là un buste de Toutankhamon.

Des textes interminables

Le parcours étant chronologique, c'est avec lui que démarre la visite, que la présence de nombreux groupes guidés rend cependant aléatoire. Tout est très bien présenté. Très bien éclairé. Les objets ont rarement été vus en Europe. Et après tout nul n'est obligé de se taper jusqu’au bout les textes justificatifs de Marco Goldin, reproduits sur les murs. Ils se lisent très mal et dépassent de toute manière le seuil du raisonnnable. Soixante-dix lignes en italien (pas de version anglaise), en subissant stoïquement les coups de coude, c'est bien trop. Seul Marc Restellini, à la Pinacothèque de Paris, fait pire dans le genre. 

Après l'Egypte, le grand saut. L'itinéraire repart avec Titien, Tintoret et Véronèse, avant de culminer avec le Caravage. Là encore, il y a des toiles de premier ordre, souvent connues par les seules reproductions en couleurs dans des livres. Goldin n'a pas résisté à la mode des interventions contemporaines. Zoran Music, Andrew Wyeth ou Anselm Kiefer rythment donc un visite qui ne s'arrête par ailleurs pas à Van Gogh, puisqu'ont aussi bien été invités Mark Rothko qu'Edward Hopper, Nicolas de Staël ou Francis Bacon. Il y a des moments où la caisse enregistreuse cérébrale se met en marche. Mais Bon Dieu, pour combien de milliards y en a-t-il aux murs?

Primauté à l'événement 

L'exposition se termine après divers méandres, où les impressionnistes apparaissent très incongrus, dans une sorte de salle récapitulative. Il y a là le «Narcisse» du Caravage (parfois contesté), un prodigieux Van Gogh, un Gauguin et un nouvel Andrew Wyeth. Lamateur admire successivement chaque chose, faute de pouvoir établir des liens. Qu'est-ce que tout cela prouve, si ce n'est que l'exposition-événement domine aujourd'hui l'exposition scientifique? Une seule preuve. Je vous ai réellement parlé du «Poussin et Dieu» du Louvre, où manque la grande «Crucifixion» du maître, appartenant à Hartford dans le Connecticut. Eh bien, elle est là, dans la Basilica de Vicence, où n'importe quel autre chef-d’œuvre au tonalités un peu sombres aurait pu la remplacer!

Pratique

«Toutankhamon, Caravaggio, Van Gogh», Basilica, piazza dei Signori, Vicence, jusqu’au 2 juin. Tél.0039 0422 42 99 99, site www.lineadombra.it Ouvert du lundi au jeudi de 9h à 19h, du vendredi au dimanche de 9h à 20h. Photo (Musée de Detroit): Le célébrissime "Marthe et Marie" du Caravage a fait le voyage depuis l'Amérique.

L'article va avec un autre sur l'exposition, non moins absurde, "Arte e Vino" à Vérone. Il se situe juste en dessous dans le déroulé.

Prochaine chronique le lundi 27 avril. Fréquentation. Le "top-ten" des musées mondiaux et les résultats 2014 des musées genevois. Cette chronique-ci a été progrrammée trop à l'avance, puis déprogrammée et reprogramée. Vous parlez d'un mic-mac...

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