Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VICENCE/Le Palazzo Leoni Montanari refait l'histoire des "Paparazzi"

Crédits: Tazio Secchiarolli/Palazzo Leoni Montanari, Vicence 2018

C'était le 5 novembre 1958. Le milliardaire Peter Howard Vanderbilt donnait une fête pour les 25 ans de la comtesse Olghina di Robilant. La chose avait lieu au Rugantino, dans le Trastevere. Le repaire des acteurs américains en goguette, des aristocrates décavés, des starlettes en quête de protecteurs et des séducteurs sortis d'on ne sait où. Bref, un lieu très connoté. Tout à coup, la fête a dérapé. Anita Ekberg s'est mise à danser pieds nus. C'était le signal. Peu après, Aïche Nana, que personne n'avait invitée, entamait un strip-tease presque intégral (elle a gardé sa petite culotte) au son du tam-tam. Il y avait comme de juste beaucoup de photographes présents. Trois jours plus tard, les images de Tazio Secchiarolli paraissaient dans «L'Espresso» sous le titre «La Turca nuda». Aïche a subi un procès pour outrages aux bonnes mœurs. Et une condamnation.

C'était le moment où Federico Fellini préparait «La Dolce Vita», qui constitue un collage de scènes réelles, bien sûr réinventées. Le strip a donc été utilisé, Nadia Gray reprenant le rôle d’Aïche. La scène est du coup devenue aussi légendaire que le bain d'Anita dans la Fontaine de Trevi, la Suédoise ayant accepté de refaire pour Fellini une incartade qu'elle avait effectivement commise. C'est cependant l'unique coup d'éclat d'Aïche. Elle n'a jamais fait carrière. Il lui a cependant valu de longues nécrologies après sa disparition le 29 janvier 2014. J'ai regardé. Il y en a eu jusque dans «The Telegraph». J'ai noté au passage que, d'un texte à l'autre, Aïche changeait d'âge et de nationalité. A quoi tient la gloire... A un fil ou plutôt à une bretelle de soutien-gorge!

Une exposition dans une banque 

Plus intégrale que le strip-tease lui-même, la série de Tazio Secchiarolli se retrouve bien sûr dans l'exposition «Paparazzi», qui se tient jusqu'en février au Palazzo Leoni Montanari de Vicence. Un endroit ne manquant pas de moyens financiers. Après avoir appartenu à l'Ambrosiano Veneto, qui en avait fait un lieu culturel, le palais fait aujourd'hui partie par fusion de l'Intesa Sanpaolo. Un énorme groupe bancaire. C'est donc lui qui a commandité la recherche ayant abouti à une présentation particulièrement bien fournie d'images des années 1950-1975. Il y a aussi une réflexion autour. Au fil du temps, le métier de «paparazzo» a beaucoup changé. Il y a un monde d'avant et d'après le téléobjectif. J'y reviendrai. 

L'exposition se penche curieusement peu sur les origines du phénomène. Tout a commencé à la fin des années 1940. Rome redevient une dernière fois la «capitale du monde», d'où les actuelles nostalgies. Elle va attirer jusque vers 1965 des peintres comme Cy Twombly ou des écrivains dont Tennessee Williams. C'est surtout le cinéma qui fascine. Les Américains peuvent y réaliser leurs superproductions à meilleur compte. C'est «Quo Vadis?», puis «Ben-Hur» et «Cléopâtre». Ces énormes péplums vont susciter d'innombrables contrefaçons bon marché. Les usines de Cinecittà tournent à plein régime. Joan Collins, Ava Gardner (1), Humphrey Bogart, Liz Taylor, Richard Burton, Anita Ekberg et bien d'autres se retrouvent à Rome, où ils se croient à l'abri des regards. Ils suivent le chemin d'Ingrid Bergman, la scandaleuse, partie vivre avec Roberto Rossellini. Cette autre Suédoise avait certes été poursuivie en 1949 par les photographes, qui ont ainsi inventé le métier de paparazzo. Rome n'en gardait pas moins des allures de vacances. Le film de Minnelli sur la dolce vita ne s'intitule-t-il pas «Quinze jours ailleurs»?

Ambiguïtés

Il faut dire qui y a ambiguïté à Rome, ce qui n'est pas le cas à New York ou à Los Angeles. Les Américains s'indignent vraiment face aux fredaines. Pour les Italiens, il s'agit d'un jeu dangereux. «Scandalo». Ce mot dénote un certain amusement, même si un gouvernement faussement vertueux et une papauté rigoriste tentent de resserrer les boulons. Les lecteurs rient en fait des histoire racontées par les journaux avec des images volées par Lino Nanni, Ezio Vitale, Elio Sorci ou Marcello Geppetti. Quant aux vedettes, on se demande si elles ne sont pas complices. Surtout les moins célèbres. Un coup de flash au bon moment peut amener le fameux quart d'heure de célébrité théorisé plus tard par Andy Warhol. Rien n'oblige à la réaction brutale. Comme les policiers, les paparazzi opèrent en effet par deux. L'un excite la victime, tandis que l'autre presse sur le bouton. Faut-il vraiment des gifles et des coups de poing? Un sourire aurait désarmé les agresseurs. 

Avec le téléobjectif, le photographe cesse de se retrouver dans l'image. Et celle-ci, je dois bien le dire, perd beaucoup de son intérêt. C'est le règne du flou, qui commence à la fin des années 1960. Il continue jusqu'à nos jours dans les magazines «people». Le Palazzo Leoni Montanari répertorie les plus beaux «scoops», comme Jackie Onassis nue sur l'île de Skorpios. Mais là encore, les mauvaises langues prétendent que l'armateur avait tout organisé afin de discréditer sa femme. Un reportage défavorable lui aurait permis de renouer sans problème avec La Callas. Quant aux photos volées à Sophia Loren par Tazio Secchiarolli, on sait depuis longtemps qu'il s'agit de faux. L'actrice, qui apprécie la tranquillité, les lui aurait commandées en fixant les limites du tolérable. Leur parution a découragé tout autre paparazzo de traquer son intimité. C'était déjà fait.

Influence sur la photo

L'exposition s'arrête donc au milieu des années 70. Il lui faut laisser une part belle pour illustrer l'influence du «snap-shots» sur l'ensemble du 8e art. Jusque dans les années 50, l'image de mode demeurait longuement posée, avec un réglage interminable des éclairages. Elle évitait la rue. Dès 1962, Richard Avedon se permet pour «Haarper's Bazaar» de fausses images de paparazzi, avec Suzy Parker dans le rôle de la vedette traquée. Ellen von Unwerth, dont on connaît le bon goût et le sens de la mesure (je plaisante, bien sûr!) a fait depuis de ce genre d'images son pain quotidien. Tout se termine à Vicence avec une touche d'humour. Alison Jackson montre en 1999 Lady Di et Marilyn faisant du shopping ensemble. Toutes deux sont alors mortes. Où est la vérité?

(1) Ava Gardner avait tant fait la fête à Rome que les maquilleurs de Cinecittà avaient inventé un fond de teint très épais, le "spécial Ava Gardner".

Pratique

«Paparazzi», Palazzo Leoni Montanari, Contra' (les rues s'appellent comme cela ici) Santa Corona 25, Vicence, jusqu'au 3 février. Tél. 0049 800 578 875, site www.gallerieditalia.com Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Tazio Secchiarolli/Palazzo Leoni Montanari, Vicence 2018): Le fameux strip-tease d'Aïche Nana.

Prochaine chronique le dimanche 28 octobre. Le Chinois Liu Bolin à l'Elysée de Lausanne.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."