Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/"Lever de rideau". Le Musée Jenisch montre Picasso graveur

Crédits: Succession Picasso/Pro Litteris/Musée Jenisch, Vevey 208

Il y a des artistes qu'on voit trop souvent. Ils finissent par s'user. Ainsi en va-t-il pour Pablo Picasso (1881-1973). L'an dernier, quarante grandes expositions lui ont été consacrés dans le monde. En 2018, c'est déjà bien parti. Depuis que Laurent Le Bon dirige le Musée Picasso de Paris, les vannes se sont ouvertes. Gelés par Anne Baldassari qui l'avait précédé, les prêts ont repris de manière torrentielle. Alors que le Musée Jenisch de Vevey lève son rideau sur «Lever de rideau», le LAC de Lugano, le Palais Lumière d'Evian ou le Kunstmuseum de Bâle proposent (ou viennent de proposer) leur Picasso, tandis que la Fondation Beyeler nous promet pour février 2019 ses périodes bleue et rose. Trop, c'est trop. J'hésite désormais à vous parler séparément de chacune de ces manifestations.

Soyons justes. Le Musée Jenisch n'a rien eu à emprunter à Paris pour montrer cet été le graveur. Le dépôt renouvelé des pièces de la Fondation Jean et Suzanne Planque (dont le reste de la collection se trouve aujourd'hui à Aix-en-Provence) et celui effectué en 2016 des estampes de la Fondation Werner Coninx en ont fait la seconde institution suisse après Bâle pour l’œuvre graphique. L'institution possède en plus son fonds propre. Il y a quelques épreuves magnifiques de la Fondation Cuendet-Atelier de Saint-Prex. Logé par le musée, le Cabinet cantonal est en effet une institution gigogne. Ses composantes se fondent le unes dans les autres, tout en conservant leur autonomie. D'où la difficulté à gérer la chose. Sa direction reste pendante depuis plus d'une année.

Deux ensembles se complétant 

C'est bien sûr le fruit du hasard. Ces différents fonds Picasso se complètent bien. Entre 1943 et 1978, l'Alémanique Werner Coninx a acquis beaucoup d’œuvres des débuts, puis de la période classique des années 1930 provenant de ce qu'on a appelé «la suite Vollard», le galeriste Ambroise Vollard en ayant assuré les coûts et la diffusion. Ce n'est là qu'une partie de la collection Coninx, riche de 15 000 pièces de toutes sortes, qui a fait l'objet entre 1986 et 2011 l'objet d'une présentation muséale par roulement dans la maison familiale (1). Notons qu'en matière «picassienne», comme on dit, Coninx n'arrivait pas à la cheville du Zurichois Georges Bloch. Ce dernier avait réuni 2000 feuilles. Plus jeune, Planque s'est intéressé non sans problèmes d'adaptation intellectuelle aux créations des années 1960. Il a ainsi possédé l'intégralité de la fameuse série «347», formée par la production de la seule année 1968. Un bon tiers a dû être vendu afin de payer des droits de succession cantonaux. Le Cabinet cantonal s'en retrouve du coup privé aujourd'hui. Même s'il s'agit là d'un dépôt de cinq ans tacitement renouvelable, avouez que c'est ce qu'on appelle se tirer une balle dans le pied! 

Il fallait bien sûr trier dans cette masse de quelque 600 feuilles. En utilisant les salles du bas et le cabinet du premier étage, le Jenisch ne peut guère présenter plus de 120 gravures. Florian Rodari s'est chargé de ce travail. Il a axé sa présentation sur «l'arène, l'atelier, l'alcôve». Autrement dit trois champs de bataille. La corrida amène au Minotaure, qui conduit à la mythologie et ramène à la création. Le sexe et la mort mènent la danse. Tout finit par se répondre, dans un choc culturel. Mais qu'il dialogue avec «Les Ménimes» de son collègue Vélasquez ou relise «Le chef-d’œuvre inconnu» de Balzac, Picasso parle toujours de peinture. Un art dicté par une pulsion physique. Il suffit de voir les gravures plutôt «hard» de Raphaël copulant avec La Fornarina sous l’œil du pape. «L'art n'est pas chaste», aimait à dire l'Espagnol qui produisait de telles pièces, mal accueillies à l'époque, au moment même où triomphait le minimalisme. Un genre qui me semble une forme de puritanisme.

Parcours thématique 

Proposé sur des fonds alternativement rouge brique et caca d'oie (à moins que l'on préfère les mots «vert bronze»), l'accrochage apparaît plus thématique qu'historique. Une petite pièce du bas propose néanmoins les débuts. Il y a là quelques planches exceptionnelles, comme «L'étreinte» de 1905 qui n'existerait qu'à deux exemplaires et deux «Frugal repas», dont l'un sur la plaque rayée. Un autre petit espace se voit par ailleurs consacré à Fernand Auberjonois. Curieuse idée. Mais le Vaudois est à l'origine de la vocation de collectionneur de Coninx. Le reste suit des thématiques débordant l'une sur l'autre. Tout ramène à l'artiste démiurge, qui s'empare aussi bien d'une pièce espagnole du XVe siècle comme «La Célestine» que de la piste de cirque. Il y a du coup de troublants mélanges. Le idées se télescopent. Ainsi que le rappelle une citation reproduite sur le mur: «Je mets dans mes tableaux tout ce que j'aime. Tant pis pour les choses. Elles n'ont qu'à s'arranger entre elles».

Le résultat se révèle très réussi. Complété par quelques prêts du marchand et collectionneur bernois E.W. Kornfeld, l'ensemble est impressionnant de puissance, mais aussi de variété. Picasso a utilisé presque toutes les techniques, de la lithographie à la pointe sèche. Il a essayé quasi tous les papiers. Il a donné du très grand et du tout petit. Du noir et blanc et de la couleur, même si cette dernière se voit ici fort peu représentée. Et je ne parle pas des styles! Ils se bousculent, parfois sur une même planche, au mépris de toute cohérence formelle. D'un classicisme que l'on qualifie rituellement d'«ingresque» aux frontières de l'abstraction il y de tout. Picasso se confronte si bien à l'histoire de l'art qu'il en est devenu un musée complet en lui-même.

(1) La Fondation Conix a été répartie il y a deux ans entre une dizaine d'institutions suisses.

Pratique

«Picasso, Lever de rideau, L'arène, l''atelier, l'alcôve», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 7 octobre. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Succession Picasso/Pro Litteris/Musée Jenisch, Vevey 2018): L'étreinte du Minotaure. 

Prochaine chronique le dimanche 1er juillet. Rodin au British Museum de Londres.

 

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