Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Le Musée Jenisch ressort la gravure paysagère d'Alexis Forel

Crédits: Alexis Forel/Musée Jenisch, Vevey 2018

A l'inauguration du nouveau Musée Jenisch, en juin 2012, une nouvelle grande salle du premier étage s'était vue baptisée «le cœur». Son usage semblait un peu flou. Elle n'a d'ailleurs jamais vraiment fonctionné. Bref, il y avait une crise cardiaque. Il fallait trouver à cet espace un nouvel usage. Le contrat de partenariat pour cinq ans passé en 2016 entre Vaud et la Ville de Vevey allait en donner l'occasion. Ce no man's land allait se voir métamorposé en un vrai cabinet pour la gravure, puisque le Jenisch conserve le Cabinet cantonal des estampes. Un conglomérat compliqué dans la mesure où au moins six entités différentes en font partie. 

Comme je vous l'ai dit, le Cabinet a ouvert le 16 novembre dernier avec une exposition vouée à trois graveuses contemporaines actives en Suisse. Un bon début. Nous arrivons aujourd'hui à la seconde présentation, intimement liée à l'histoire de cette collection. Il s'agit d'un hommage appuyé à Alexis Forel (1852-1922), dont le nom se voit perpétué par le musée qu'il a créé à Morges. Son œuvre et sa collection graphique se sont vus transférés à Vevey en 1988, lors de la constitution du pôle gravures. Une double exposition a par la suite eu lieu à Morges et à Vevey. C'était en 2003. Le projet se voyait cosigné par Yvan Schwab, toujours à la tête du Musée Forel, et par Nicole Minder, devenue depuis la Madame Culture du canton de Vaud après avoir dirigé l'antenne romande du Musée national à Prangins. Un catalogue global avait été réalisé à cette occasion sous la direction de Stéphanie Guex. S'il vous intéresse, il en reste des exemplaires à vendre.

Une carrière très courte 

Logée dans l'espace adroitement fragmenté de l'ex-coeur, l'actuelle exposition constitue donc une sorte de redite. Il n'existe pas tant d'estampes que ça de Forel, que la maladie a obligé dès 1887 à ranger définitivement ses burins et son eau-forte. Une centaine en tout. L'ensemble de feuilles tantôt classiques, tantôt contemporaines (contemporaines à l'époque, bien entendu!) qu'il a constitué au fil des ans ne se révèle guère plus étendu. Nous sommes aussi là face à environ cent pièces, le fonds s'étant accru depuis, notamment par des créations actuelles depuis 2010. C'est peu pour un ensemble formé au XIXe siècle. Les passionnés réunissaient alors facilement des milliers d'épreuves, les achetant volontiers par lots entiers. 

Forel n'en reste pas moins une figure intéressante. Rejeton d'une bonne famille vaudoise, qui possède notamment le manoir de Saint-Prex, il devient ingénieur chimiste. Comme son père. Il pratique ce métier, notamment à Bâle. Sa véritable vocation demeure les beaux-arts. L'homme s'installe donc dès 1881 à Paris, où tout se passe alors dans l'univers francophone. C'est là qu'il s'initie à la taille sur cuivre. Marié à une cousine pastelliste, il partage sa vie entre la capitale, la Bretagne et Morges. 1885 est sa grande année. Forel produit 36 planches. Mais, dès 1887, sa santé lui joue des tours. Asthme, bronchites chroniques et pneumonies. L'homme arrête tout pour se mettre à l'écriture et à l'archéologie. Il collectionne aussi des objets anciens, ce qui l'amène en 1918 à acheter une ancienne laiterie au centre de Morges. C'est, mais vous l'avez deviné, l'actuel Musée Forel. Il occupe une magnifique maison du XVIe siècle, avec escalier-tour et galeries. Un lieu à peine gâché par la construction, il y a quelques décennies, de l'autre côté de la cour, d'un immonde appendice de béton formant aujourd'hui l'arrière d'une boulangerie-pâtisserie.

L'homme des gands arbres 

Mais il me semble grand temps d'en venir à l’œuvre d'Alexis Forel, que Julie Eggel, la nouvelle recrue du Jenisch (où elle est «collaboratrice scientifique») a mis en regard de certains de ses choix d'amateur. «Un graveur du dimanche», me disait récemment un directeur de musée. La formule se révèle cruelle, pour ne pas dire injuste. Forel travaille dans l'esprit de son temps, qui voit la gravure d'auteur remise à l'honneur. Il a du métier. Il mélange avec habilité l'eau-forte, le burin et la pointe sèche. L'artiste amateur possède également un regard. Si le Vieux-Paris ne l'inspire par autant qu'un Charles Meryon, il en tire de elles images. Mais l'arbre constitue son domaine de prédilection. C'était une bonne idée que d'évoquer à son propos ceux de Rembrandt. Forel sait restituer leurs troncs, conférer de l'épaisseur aux feuillages et donner l'idée du temps. Avec lui, pas d'arbrisseau. C'est le chêne vénérable, au bord de la chute finale, qui le fascine. 

Ce goût, il le partage avec nombre d'artiste présents sur les cimaises gris perle du Jenisch. Il y a là Adolphe Appian, Jean-François Millet (l'homme de «L'angélus»), Francis Seymour Haden ou la méconnue Mary Nimmo Moran. Une place importante se voit réservée à Félix Buhot, un grand nom de l'estampe fin de siècle. On le facilement reconnaît à ses images centrales cernées tout autour par de petits croquis. Buhot reste un inclassable. Un aérolite. Un météore. Mort à 51 ns en 1898, il possède d'ailleurs ses fans, comme le prouvent les ventes de gravures anciennes. 

Un peu désuet, l'ensemble a donc tout pour charmer. Il semble aller vers la facilité. C'est une erreur. Il va en fait à rebrousse-poil du goût contemporain, qui préfère une création plus sévère, pour ne pas dire plus austère. Forel est un petit maître, avec ce que cela suppose de maîtrise. Une sorte d'artisan. Mais d'artisan doué. Conscient de ses limites. Mais sûr de ses compétences.

Pratique 

«Alexis Forel», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 27 mai. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Musée jenisch, Vevey 2018): L'un des vieux arbres qu'affectionnait Alexis Forel.

Prochaine chronique le lundi 16 avril. Paris remet en vedette Mary Cassatt.

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