Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Le Musée Jenisch propose à nouveau la Collection d'Art Nestlé

Crédits: Alighero Boetti/Musée Jenisch/Pro Litteris, Zurich

Cent cinquante ans! Il y a un siècle et demi qu'existe Nestlé, avec sa maman oiseau et ses bébés oisillons (trois, puis deux pour se conformer à l'image de la famille moderne) dans leur nid. Entre-temps, la maison familiale d'Henri Nestlé est devenue la multinationale que l'on sait. Il fallait marquer le coup au Musée Jenisch de Vevey. Ce dernier développe en effet depuis 1994 (1) une collection d’œuvres sur papier, acquises et déposées par l'entreprise. Les achats se font en suivant les conseils de son directeur, qui est aujourd'hui une directrice, Julie Enckell Julliard. 

«Il y avait déjà eu une présentation au musée en 2003», rappelle cette dernière, qui propose aujourd'hui «Origines et horizon». L'anniversaire n'est pas l'unique cause de ce second service. «En treize ans, la collection s'est agrandie.» Notons simplement qu'elle garde une taille humaine, surtout pour une firme aussi riche et puissante. «Elle en arrive aujourd'hui à 300 numéros. A titre de comparaison, je dirais que l'UBS en est à 30.000 pièces. La Banque cantonale vaudoise, qui se cantonne à son territoire, en possède environ 3000.»

Au départ, un siège à décorer 

La politique a bien sûr évolué au cours du temps. Au départ, que remémorent en ce moment les «Origines», il s'agissait de décorer le siège tout neuf. Un immeuble de béton et de verre, édifié aux bords du Léman par Jean Tschumi, mort en 1962. «C'était un édifice révolutionnaire pour 1960, avec sa forme en «Y» et ses courbes. On n'avait pas encore l'habitude des bâtiments-sculptures. L’œuvre a d'ailleurs été primée par le Richard Samuel Reynolds Memorial Award, dont le jury était présidé par Walter Gropius.» On parlerait, aujourd'hui que les choses se sont banalisées avec les nombreux ratages que l'on sait, de «geste architectural».

Ledit geste aurait dû se voir orné de toutes sortes de commandes. Il y a bien eu les tapisseries de l'inévitable Jean Lurçat et un mur de l'encore plus prévisible Hans Erni. Il restait pourtant de la place en 1960. On le voit dans les grands dessins (et les quelques petit croquis) prêtés par Bernard Tschumi le fils de Jean, plus connu comme l'auteur des pavillons rouges du parc de La Villette à Paris. Il faudra du temps. L'art ne trouvera vraiment sa place chez Nestlé que sous le règne de Paul R. Jolles (prononcez «jolaisse»), président du Conseil d'administration de 1984 à 1990. Des vitrines montrent au Jenisch sa correspondance personnelle pour un projet (avorté) avec Sol LeWitt et pour un autre (mené à bien) avec Ellsworth Kelly. «Dear Mister Kelly»...

Une collection à deux vitesses 

De commandes installées au sein d'une entreprise non accessible au public, la firme est donc passée à un régime à deux vitesses. Il y a ce qui se conçoit encore en son sein, volontiers monumental, et ce qui se voit déposé au Jenisch, plus intime. Normal! Le musée s'est spécialisé dans le papier. «L'actuelle exposition mélange les deux», reprend Julie Enckell Julliard, «en tenant compte de nos espaces.» Ce qui surprend cependat le visiteur, c'est la retenue. Il n'y a aucune affirmation de pouvoir, notamment financier. Ne vous attendez donc pas au Jeff Koons clinquant ou au Gerhard Richter de quatre mètres de large. «Nous proposons un mélange de plasticiens suisses et de créateurs internationaux, parfois peu connus du grand public. La chose souligne l'ancrage local de Nestlé, qui n'a jamais quitté Vevey, tout comme son rayonnement international.» 

Mais qu'y a-t-il, au fait, dans les deux ailes du rez-de-chaussée, que complète un «salon de lecture» au premier étage? Des «Origines» tout d'abord. Les esquisses de Tschumi père se voient complétés par quelques achats précoces, comme celui d'une grande carte d'Alighiero Boetti, effectué en 1984. L'art mondialisé de Christo, Tony Cragg ou Jasper Johns peut ensuite entrer en jeu. Et l'horizon, alors? «Il s'agit d'un choix. Nous avons privilégié le paysage, proche ou lointain.» Tout part ici de Ferdinand Hodler, qui a peint vers 1910 la vue qu'ont les collaborateurs de Nestlé depuis leurs fenêtres, pour abouti à une gravure de Franz Gertsch ou à un dessin géant d'Alain Huck.

Ne pas choquer

Existe-t-il des limitations aux choix? Un directeur ou un directrice du Jenisch peut-il tout proposer et tout obtenir? Non. D'abord, le rythme des entrées reste étonnamment lent. «La direction refuse en outre toute image de violence ou de sexe.» Il ne faut pas choquer. C'est d'ailleurs la règle dans les entreprises entrouvertes au public. Les clients ne doivent pas se voir effarouchés. J'ai entendu exactement le même discours dans la bouche de Loa Pictet à propos de la collection de la banque privée du même nom à Carouge. 

Dernière interrogation. La sélection se limite-t-elle au moderne et au contemporain, histoire de donner l'idée d'une entreprise tournée vers l'avenir? Eh bien non! La preuve, Dominique Radrizzani, qui précédait Julie Enckell Julliard à la direction, a désiré compléter le fonds ancien. Il a été entendu. Domenico Tintoretto, Giambattista Tiepolo, Gabriel de Saint-Aubin ou le Picasso de «l'époque bleue» sont ainsi entrés au Jenisch. Ils font d'ailleurs partie de la sélection retenue pour «Origines et horizon».

(1) A l'instigation de Peter Brabeck-Letmathe, alors Executive Vice President.

Pratique

«Origines et horizon, La Collection d'art Nestlé», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 2 octobre. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, jeudi jusqu'à 20h. Des visites du siège de Nestlé sont prévues.

Photo (Musée Jenisch/Pro Litteris, Zurich): La carte d'Alighiero Boetti. L'un des premiers achats en 1984.

Prochaine chronique le vendredi 10 juin. Paris expose les musées de Budapest. Et c'est très réussi!

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