Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Le Musée Jenisch montre son legs Hodler

C'est l'heureuse conclusion d'une longue histoire. En 1999, Rudolf Schindler prend contact avec le Musée Jenisch, que dirige alors Bernard Blatter. L'homme possède une très importante collection d’œuvres de Ferdinand Hodler. Il en dépose 23 dans le musée veveysan. Un premier acte. Trente-six autres quitteront jusqu'en 2013 la maison de cet ancien enseignant de Bienne pour rejoindre le fonds de l'institution vaudoise, qui contient notamment du peintre le fameux tableau représentant «L'Eiger, le Mönch et la Jungfrau». 

Mais voilà! L'homme, qui a acquis dans les années 1950 ces œuvres de Berthe, la veuve octogénaire d'Hodler, puis de sa fille adoptive (née d'une incartade du peintre) et de son gendre, n'arrive pas à se décider. Va-t-il, ou non, léguer ce patrimoine au musée? Tester c'est mourir un peu, avant de mourir beaucoup. De nombreuses discussions ont donc lieu, alors que Dominique Radrizzani a succédé à Blatter, parti à la retraite. Le collectionneur n'arrive pas à franchir le pas.

Décision à 100 ans

C'est fin 2014 que Rudolf Schindler prend enfin a décision. Il y a promesse de legs, puis don simple. Quelque 600 pièces, avant tout sur papier (il n'y a en fait que 15 tableaux) quittent son logement pour se retrouver conditionnés au Jenisch. Une grande exposition se voit immédiatement prévue. Il y a urgence. Schindler a célébré ses 100 ans en 2014. Las! Jusque là en bonne santé, l'homme décède subitement le 17 février dernier. Il n'aura donc pas vu l'accrochage actuel, conçu par Emmanuelle Neukomm et Caroline Guignard. Le vernissage s'est déroulé le 24 juin... 

Il fallait trouver un biais pour que Schindler se retrouve présent. Il existait heureusement un film, tourné en 2004. Il faisait partie d'un triptyque, réalisé en hommage à Hodler sous l'égide de la «Neue Zürcher Zeitung». On y entend le Biennois parler de certaines pièces de sa collection. L'image le met face à Jura Bruschweiler. L'historien d'art, établi à Genève, restait alors le spécialiste incontesté du peintre, dont il a révélé des pans entiers de l'activité. Citons le cycle consacré à la maladie, l'agonie, puis la mort de sa maîtresse Valentine Godé-Darel en 1914-1915. Un cycle aujourd'hui démembré, dont une partie a fini dans la collection Schindler.

Méconnu dans les années 1950

Comment cette dernière s'est-elle, au fait, formée? Par un heureux hasard. En 1955, âgé de 41 ans, l'enseignant monte une exposition Hodler à Bienne. La cote du peintre se situe alors au plus bas. L'abstraction triomphe, même si l'artiste préféré des Suisses demeure sans conteste Hans Erni. Hodler apparaît dépassé. Ses toiles historiques ont été usées par les livres d'école. Le symbolisme tient de l'astre mort. Le rayonnement international d'Hodler (1853-1918) a disparu. Il faut dire que le peintre s'était «suicidé» en signant début 1915 la pétition voulant faire cesser le bombardement de Reims par les Allemands. Sa clientèle restait avant tout germanique. Mais n'oublions pas par ailleurs que nul, ou presque, ne savait qui sont Klimt ou Schiele en 1955... 

Schindler apprend alors que Berthe Hodler vit encore. Elle ne s'éteindra qu'en 1957. Il lui rend plusieurs fois visite, acquerrant pour des sommes modiques 135 feuilles. Il continuera avec Paulette, la fille du peintre et de Valentine Godé-Darel, mariée à Paul Magnenat. Tout provient de l'atelier. Hodler fait partie des créateurs dont chaque croquis, ou presque, s'est vu conservé. Le Kunsthaus de Zurich et le Musée d'art et d'histoire de Genève (MAH) possèdent l'un plus de 1000 feuilles, l'autre des centaines. Il en circule encore beaucoup dans le commerce, tantôt abouties, tantôt à peine esquissées. Homme de la ligne, Hodler se contente souvent de cerner son sujet de quelques traits de crayon, parfois soulignés ensuite à l'huile brune.

Choix difficiles

Il fallait bien sûr pratiquer un choix dans cet ensemble de 600 pièces. Comme l'explique Emmanuelle Neukomm, «certaines d'entre elles s'imposaient d'elles-mêmes.» Pour d'autres, il y a eu discussion avec Caroline Guignard, «prêtée» au Jenisch par le MAH genevois. L'idée a été de montrer en priorité les ensembles préparant des toiles, exécutées ou non. Travailleur infatigable, Hodler n'a pas mené à bien tous ses projets. D'autres thèmes ont en revanche bénéficié de versions multiples. Trois, par exemple, pour «L'heure sacrée», dont l'une faisait récemment l'affiche d'une exposition à la Fondation Gianadda (consacrée à une autre collection, celle de Bruno Stefanini). 

A l'arrivée, après bien des renoncements, il y a une centaine d'oeuvres aux cimaises, repeintes en bleu, ou posées dans quelques vitrines. «D'autres choix auraient été possibles», admettent les commissaires. Celui-ci possède le mérite de la clarté et de la cohérence. Le visiteur voit comment se construit une grande toile historique («Le départ des étudiants allemands pour la guerre de libération de 1813») ou allégorique («le Jour», «La Vérité»...). Hodler conçoit ses figures. Il les aligne selon sa fameuse vision «parallèle», après les avoir parfois découpées. La composition prend peu à peu forme. L'actuelle exposition conduit aussi dans le secret du portraitiste cherchant la position juste, même si Hodler garde une nette préférence pour la frontalité.

Un parcours couvrant toute un vie

«L'ensemble apparaît très complet», reprend Emmanuelle Neukomm. «Il y avait chez Schindler des œuvres de toutes les époques, même celle des débuts, encore impersonnels.» Le déroulé thématique illustre du coup aussi un parcours d'artiste. D'un artiste qui, contrairement à la plupart des autres, se bonifie avec les ans. Mort à 40 ans, au lieu de 65, le Genevois d'adoption ne figurerait pas parmi les phares de la modernité. La Fondation Vuitton, en ce moment, ne l'expose-t-elle pas entre Munch, Picasso et Matisse? Et la Neue Galerie de New-York n'a-t-elle pas présenté le Suisse en 2012 dans un musée privé accueillant ordinairement Klimt et Schiele?

Pratique

«Ferdinand Hodler, L'infini du geste», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 4 octobre. Tél. 021 , site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, jusqu'à 20h le jeudi. Photo (Musée Jenisch): Le profil de Valentine Godé-Darel revu par les graphistes de l'exposition pour l'affiche.

Prochaine chronique le dimanche 28 juin. Matisse et ses contemporains à la Fondation Gianadda.

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