Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Le Musée Jenisch montre ses dessins, rien que pour nos yeux

Crédits: Musée Jenisch, Vevey

Un musée a besoin d'une identité. Le Musée Jenisch de Vevey l'a trouvée, un peu par hasard, en 1968. «C'est alors qu'il a reçu une centaine de dessins de la collection René de Cérenville, dont quelques chefs-d’œuvre de l'école italienne», explique Julie Enckell-Julliard, à la tête de l'institution depuis 2013. L'Italie reste peu fréquente dans les collections suisses. Aucun musée helvétique ne s'est concentré sur le papier, sauf peut-être le Kunstmuseum de Winterthour pour la création contemporaine. Il y avait là des pistes à explorer, ce qui fut fait par les directeurs Bernard Blatter, puis Dominique Radrizzani. 

Depuis sa réouverture en 2012, après restauration complète, le Jenisch a affirmé bien fort son identité papier. Vevey abrite depuis longtemps le Cabinet cantonal des estampes, aujourd'hui riche de quelque 35 000 pièces. Si la photo se voit ici exclue, vu l'existence de l'Elysée lausannois (où les gravures était au départ logées), le dessin s'est ainsi acquis une primauté. Il a fait l'objet de plusieurs expositions, volontiers liées au fonds. Un fonds contenant, outre les œuvres en pleine propriété, des fondations et des dépôts de collectionneurs. Si l'argent va à l'argent (qui reste après tout du papier monnaie), il semble logique que les créations graphiques aboutissent là où il y en a déjà.

Des dons énormes 

«Les dernières années nous ont été très favorables», poursuit la directrice. Il y a abord eu la finalisation du don Schindler. Le vieux monsieur a offert, pour ses 100 ans, 600 dessins de Ferdinand Hodler après avoir été travaillé au corps pendant des années par Dominique Radrizzani. Les héritiers de Jean Otth, Virginie et Philémon, ont par la suite remis les carnets d'études de ce pionnier vaudois de la vidéo internationale. Ceux de Stephan Landry, mort en 2009, l'ensemble de ses dessins, soit 1300 feuilles. Puis est parvenu l'an dernier un énorme héritage devant rester anonyme, par volonté de la famille. Seuls les gens du musée connaissent le patronyme. Cette manne ne comporte pas moins de 3000 œuvres. Un chiffre énorme. 

«L'ensemble nous est parvenu avec très peu d'indications», explique Emmanuelle Neukomm, qui s'occupe des dessins au Jenisch. «Non seulement le nom des artistes n'est pas indiqué, mais il n'y a aucune indication sur la manière et la date auxquelles les achats ont été effectués.» Ceux-ci semblent juste «anciens». Il fallait donc ouvrir un énorme chantier, avec ce que cela suppose de consultations, en laissant de côté la plus grande partie de cette collection. «Il y a plus de 2000 estampes japonaises, que nous étudierons plus tard.» Heureusement que les imprimeurs nippons apposaient, aux XVIII et au XIXe siècles, une quantité d'indications sur leurs productions! Titres, auteur, nom du censeur et autres...

Un tour d'horizon des entrées récentes 

Avec son titre à la James Bond, «Rien que pour vos yeux», l'exposition prévue pour l'automne 2016 dépasse aujourd'hui le simple déblayage de cette dernière récolte. Il s'est certes trouvé dans cet héritage de bonnes feuilles ancienne ou du XIXe siècle, d'Eugène Carrière à Jean-François Millet en passant par Théophile Alexandre Steinlen. Mais d'autres restent à l'étude. «Et puis, il y a des pièces, comme cette splendide bataille génoise du XVIe siècle, dont l'anonymat fait en quelque sorte partie de l'identité», explique Julie Enckell Julliard. «Nous n'allions pas attendre pour la montrer.» 

L'exposition annoncée a en effet changé depuis le projet initial. Elle ne porte plus sur ce seul legs, comme il y a eu une rétrospective Hodler en hommage à Rudolf Schindler. Elle traite de la vocation du Jenisch et de ses dernières acquisitions. «Nous nous sommes focalisés sur les enrichissements des dernières années», explique Julie Enckell Julliard, «tout en traitant les différents aspects du dessins et des ses techniques.» Aux nouveautés se sont ajoutées quelques vedettes maison. Des piqûres de rappel. «Il faut aussi donner à revoir certaines pièces connues, mais rangées dans des tiroirs depuis des années à cause de la fragilité du papier.» Un lavis de Tiepolo comme un grand pastel contemporain de Sean Scully.

Un petit dudget d'acquisition 

Ce qui frappe néanmoins le regard, c'est le nombre d'entrées récentes (1), de Bonnard au Guerchin en passant par Marie Laurencin, dont le public peut découvrir un carnet. «J'aime beaucoup les carnets, avec ce qu'ils supposent d'intime, même s'ils sont difficiles à montrer au public», explique Julie Enckell Julliard. Il y en a ainsi une bonne vingtaine d'un artiste vaudois très peu connu de la fin du XIXe siècle Julien Renevier (2). Ils ont été offerts par les Amis de Julien Renevier, ce qui prouve que tout existe. Il faut aussi dire que le musée dispose d'un budget, ce qui n'est pas le cas à Genève. Pas énorme, mais le papier reste souvent moins cher. «Le musée reste libre de ses achats jusqu'à 10 000 francs. Au-delà, il nous faut formuler une demande.» Et comme chacun sait, un musée qui achète devient vite un musée qui reçoit... 

Quelle impression donne au final l'exposition? Celle d'une profusion, même s'il n'y a guère au rez-de-chaussée que 120 ou 130 pièces. Celle d'une cohérence aussi, ce qui n'était pas gagné d'avance. Il se crée ici un équilibre entre l'ancien et le moderne, le contemporain ayant été présenté à d'autres occasions (il y a tout de même ici des exceptions!). Et finalement aussi un mariage heureux entre le dessin et la gravure. A l'étage du Jenisch, qui dispose en permanence de deux cabinets graphiques, le public peut d'une part découvrir une suite au crayon sur le thème de la spoliation artistique.Elle est de Marc Bauer, un Genevois de Berlin, né en 1975. L'autre espace propose des gravures du Florentin de Paris Stefano della Bella et du Génois de Mantoue Giovanni Benedetto Castiglione. Deux stars du XVIIe siècle. Et bien, tout cela n'apparaît pas incompatible, comme on le croit trop facilement dans certaines institutions. 

(1) Il manque hélas sur les étiquettes le mode et la date d'acquisition.
(2) Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne possède un immense (et extravagant) «Saint François d'Assise» de Julien Renevier.

Pratique

«Rien que pour vos yeux», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 26 février 2017. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 22h. L'exposition comporte un petit film sur la restauration des oeuvres sur papier.

Photo (Musée Jenisch): Un oiseau attribué au cercle de Giovanni da Udine, début du XVIe siècle.

Ce texte est immédiatement suivi d'un autre sur le livre publié en parallèle avec cette exposition.

Prochaine chronique le jeudi 10 novembre. Jan Blanc parle de son livre sur le peintre anglais Joshua Reynolds.

 

 

 

 

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