Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Le festival "Images" décrypte la photographie de l'âge numérique

Crédits: Festival Images, Vevey, 2016

2016, année bissextile. Année paire, surtout. Alors que les biennales préfèrent souvent les chiffres impairs, «Images» privilégie les autres depuis sa récente naissance. Dédiée à la photographie, l'actuelle manifestation veveysanne a en effet succédé en 2008 à plusieurs tentatives sans réel lendemain. «Images» a en revanche vite trouvé sa place. Ce festival s'applique aujourd'hui à la conserver. «Pour le lundi du Jeûne, férié dans le canton de Vaud», explique le directeur Stefano Stoll, «nous avons compté 5000 visiteurs au Castillo, qui sert de cœur à la manifestation.» 

Si présent à Vevey qu'on finit par croire à l'existence de jumeaux Stoll, Stefano réalise pourtant que l'offre culturelle romande dépasse la demande. «On ne sait pourtant pas chiffrer celle-ci.» Le directeur se retrouve cependant pris dans la spirale voulant qu'une manifestation augmente de taille à chaque édition. Il y a cette fois 29 événements en plein air et 24 autres à l'intérieur. Plus le reste. «Nous rendons hommage aux 50 ans du Montreux Jazz Festival.» Il fallait aussi montrer les «Grands Prix» d'«Images». Et encore des expositions parallèles, pas forcément en ville. Notons que ces hors-les-murs n'ont pas gagné Paris, l'Italie et la Chine, comme pour les «Rencontres» d'Arles. On en reste sagement à Vidy, La Tour-de-Peilz ou Cully...

Beaucoup de concepts 

Il n'empêche qu'on arrive en tout à 75 présentations, parfois minuscules. «Pour tout voir, il faudrait se donner le temps.» Difficile pour les Suisses. Dans cette fusée à étages que constitue l'actuel monde des expositions, il y a place pour le local. L'international suppose une réservation de billets et de chambres d'hôtel. Des dates se retrouvent bloquées. Le national peine du coup à trouver ses marques. L'intéressé va toujours y aller demain. Plus tard. Une opinion confortée par Stefano Stoll. «Nos visiteurs les plus attentifs, ceux qui nous ont fait part de leur remarques, sont venus de l'étranger. Ils sont en général restés trois ou quatre jours à Vevey.» 

Mais qu'ont-ils eu à se mettre sous la dent, ces gens? Beaucoup de concepts filandreux et peu de photos au sens classique du terme. Sans être aniconique (vous voyez que je sais aussi parler compliqué), «Images» propose peu d'images autonomes et fortes. Je vous cite le catalogue. «Geta Bratescu se représente régulièrement dans ses films en tant qu'actrice principale, où on la voit chercher, tâtonner ou tracer.» «Depuis quarante ans, le travail de Laurie Simmons interroge les représentations stéréotypées de la femme véhiculées par les médias et la publicité et contribue à la critique féministe des structures du pouvoir.» «Marvin Leuvrey propose une série spécialement pensée sur la base d'une scénographie conçue par les étudiants de la section Design Industriel de l'ECAL.» «Stephen Gill ne cesse de mettre à l'épreuve les limites que la photographie lui impose.» J'en resterai là. Cela fait déjà beaucoup de jus de crâne, même s'il s'agit là d'un liquide comme d'un autre. Et l'édition 2016 d'«Images» est bel et bien basée sur l'idée d'«immersion».

Un Grand Prix peu convaincant 

D'un endroit à l'autre, le public va donc trouver beaucoup de méta-photographie portées par un méta-langage permettant un méta-discours. Face à la déferlante des photographies vomies à l'ère du numérique et des réseaux sociaux (une déferlante qu'on reste parfaitement libre de ne pas subir, soit dit en passant), il se dégage l'impression décourageante que tout a déjà été fait, alors que la notion de nouveauté prime dans notre société. Il suffit du coup de puiser dans une sorte de stock. Puiser afin de critiquer, cela va de soi. Certains questionnent. D'autres dénoncent, notamment une géolocalisation faisant fi de la vie privée. Il y a même, salle du Castillo, une histoire des photos d'actualité célèbres privées par PhotoShop de leurs acteurs, afin de mieux relire l'Histoire.

Mais Vevey, ce sont aussi des prix. Le principal est allé, lors d'un concours tenu en 2015, à Christian Patterson (1). Cet Américain voulait refaire, avec la somme reçue, un des magasins ruraux de sa jeunesse à l'aide de photos et de produits aujourd'hui périmés. La chose se présente aujourd'hui sous forme d'installation. On ne voit pas très bien ce que le 8e art vient faire là-dedans. C'est en plus tristounet. Et peu original. J'ai déjà vu, dans le même genre, le pavillon grec de la Biennale de Venise l'an dernier. Une réussite tenant du décor de cinéma.

Des chats et de fausses vitrines 

Tout n'est cependant pas à jeter dans «Images». Il y a d'abord, comme de coutume, les clichés agrandis à l'échelle d'une façade d'immeuble entière. Encore faut-il savoir les choisir, ce qui ne me semble pas toujours le cas en 2016! Pierre & Gilles, c'est parfait, avec un marin en détresse ou un couple d'amoureux. Une petite vue ironique de Martin Parr ne gagne en revanche rien à se voir autant gonflée. Certains sujets attirent heureusement l’œil d'eux-mêmes. Un arbre ennuagé de Chema Madoz, par exemple. Tellement étrange...

Plusieurs expositions, de même, retiennent l'attention. Celle de Walter Chandoha, 96 ans, le roi de des chats, par exemple. Les maquettes inondées d'un autre Américain, James Casebere, dont l'une renvoie à un paysage glaciaire de Caspar David Friedrich. Ou encore l'étonnante suite irlandaise de Valerio Vincenzo. Pour le sommet du G8 en 2013, des vitrines abandonnées avaient été masquées par des décors de magasins bien garnis. La réplique moderne des «villages de Potemkine», conçus au XVIIIe siècle afin de tromper Catherine de Russie sur l'état de son pays. J'ai aussi aimé une suite d'images de presse montrant des célébrités en public. Simon Roberts n'en a retenu que des mains d'anonymes avec leur appareil photo. J'ai également apprécié l'étonnante galerie de portraits de Gordon Stettinius par Terry Brown, le modèle changeant sans cesse d'apparence. Frégoli.

Recherche un peu laborieuse

Reste qu'il faut un peu chercher tout ça dans une ville où les présentations extérieures d'«Images» se confondent souvent avec les publicités des magasins. Une nouvelle preuve du déferlement auquel nous sommes soumis, soit dit en passant... Cette quête s'accomplit hélas dans une cité restant loin de posséder, en dépit de la présence du Léman, le charme envoûtant d'Arles. Un contexte peut faire une réelle différence... 

(1) L'Américain est né en 1972 à Fond du Lac, dans le Wisconsin. Quand on vous parle d'immersion!

Pratique

«Images», partout dans la ville, Vevey, jusqu'au 2 octobre. Tél. 021 922 48 54, site www.images.ch Expositions intérieures visibles de 11h à 19h. Entrées gratuites.

Photo (Festival Images): Un mur entier avec une photo de Martin Parr. Ce n'est pas le meilleur des choix de 2016.

Prochaine chronique le jeudi 29 septembre. "Culture Chanel" à Venise. Une exposition très littéraire à la Ca' Pesaro.

 

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