Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Festival de photos, "Images" tient un peu du gadget familial géant

Crédits: Daido Moriyama/Images, Vevey 2018

Année paire. Nous sommes bons pour une nouvelle édition d'«Images» à Vevey. La ville manifeste ainsi son attachement à la photographie. Il faut dire qu'elle a de quoi faire. Si son école (installée ici par la terrible Gertrude Fehr en 1945) ne possède plus son aura d'antan, elle garde de beaux restes. Et puis, donnant sur une magnifique Grande Place transformée en un immonde parking, il y a le Musée suisse de l'appareil photographique, que vient de reprendre Luc Debraine (1). En revanche, le Jenisch a beau se vouloir un musée voué au papier. Il ne conserve pas la moindre photo. Il existe pour cela l'Elysée à Lausanne. L'institution triche en 2018 en montrant des clichés érotiques rehaussés à l'encre par Annette Messager. Il y a un avertissement adressé aux personnes sensibles et aux enfants. Il ne restera pas le seul le long du parcours en 61 points proposé par «Images». 

Festival relativement court dans la mesure où il ne dure que trois semaines, cette biennale vaudoise se veut grand public et familiale. Grâce à une kyrielle de partenaires et de mécènes ayant mis la main au porte-monnaie, les entrées restent gratuites. Pour autant que les choses se passent dedans! Vevey s'est en effet créé une spécificité avec des tirages géants couvrant toute une façade d'immeuble. Cette année, l'ancien policier nidwaldien Arnold Odermatt (né en 1925 comme Jean Mohr!) peut ouvrir les feux en face de la gare avec l'image d'un de ses collègues faisant le poirier sur une route alémanique. L'effet humoristique s'est émoussé depuis que l'homme a été découvert pour une Biennale de Venise par Harald Szeemann. L'artiste se vend désormais par le truchement de galeries d'art. N'empêche que cela fait toujours plaisir de le retrouver.

Extravagances

Si un gendarme se livre à une telle facétie, c'est pour bien montrer que l'actuelle édition d'«Images» s'appelle «Extravaganza». Elle se veut «hors de l'ordinaire». Autrement dit déconnectée sinon du réel du moins du quotidien. Il s'agit là d'un choix, assumé par l'équipe menée par le directeur Stefano Stoll. Après tout, le 8e art ne se limite pas aux reportages de guerre les plus sinistres, comme pourrait le faire croire «Visa pour l'image» chaque début septembre à Perpignan. N'empêche qu'il faudrait parfois doser. Equilibrer. Pondérer. Et tout de même favoriser une certaine qualité. «Images» donne plus que jamais en 2018 l'impression de se résumer à un énorme gadget. Il tournerait cette fois autour de du pavillon de banlieue autrichien comprimé sur 1,38 mètre de large par Erwin Wurm, construit dans la Salle del Castillo. C'est spectaculaire, attractif et ludique, mais quel rapport finalement avec la photo? 

Lors de cette promenade dans une ville tout de même moins attrayante qu'Arles, tout semble ainsi vouloir distraire. Amuser. Il y a les dépôts de Michael Jackson vus par Henry Leutwyler. Les plus célèbres portraits de Claudia Schiffer (qu'est-ce qu'elle devient au fait, celle-là?) refaits par et avec l'Espagnol Pachi Santiago dans le rôle du top modèle. L'ECAL photographie un peu plus loin des volontaires. Ils se retrouveront sou forme de bustes. Cyril Porchet a magnifié les reines du carnaval de Tenerife toutes plumes dehors. Olivier Blanckart a reconstitué la célèbre pochette «Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band» des Beatles en proposant son panthéon personnel. Le public peut entendre, écouteurs aux oreilles, rire Marcos Chaves tout en voyant des portraits où il a la gorge déployée. Je pourrais continuer longtemps. L'ennui, c'est que ces amusettes ne tiennent pas la route. Je sais que je ne devrais pas dire cela. Après tout, «Images» fait dire du bien de lui jusque dans «Libération» et «Le Figaro» (2). Cette fête a la presse romande entière pour elle. Normal! Il s'agit d'une manifestation populaire, comme Paléo à Nyon ou le Festival de Locarno...

Les alunissages de Pierrick Sorin 

Bien entendu, il y a quand même des choses originales. Les meilleures d'entre elles permettent de découvrir un lieu. Pour deux endroits, je pense qu'il faut se dépêcher d'aller visiter. La friche que constitue à l'heure actuelle La Droguerie, en pleine ville, va susciter des convoitises. A Vevey où le mètre carré d'appartement se vend presque aussi cher que sur la Cinquième Avenue, il se trouvera un promoteur pour en tirer parti. Comme pour le château de l'Ale, dont la restauration s'est enfin terminée sur la Grande Place (3). L'ancienne ferronnerie qu'occupe Coco Fronsac sur la place Scanavin n'en a plus pour longtemps non plus à mon avis. Les bâtiments n'ont pas tous la chance de l'ex-Théâtre Oriental, remis à flots. C'est là que se trouve l'exposition la plus réussie sans doute de cette édition. Il s'agit des petites boîtes où Pierrick Sorin propose diverses versions de l'alunissage. Le Français a retrouvé la magie de Méliès en utilisant la vidéo. Pour terminer sur le plan patrimonial, je me demande aussi ce que deviendront les appartements des chefs de gare, une fois celle-ci transformée. Ils abritent en ce moment diverses présentations plus ou moins érotiques.

Aucun risque d'anéantissement, en revanche, avec l'emplacement abritant les œuvres de la Coréenne Jun Ahn. On sait que cette dernière multiplie les «selfies» dans les positions les plus dangereuses. Toujours au bord de l'abîme! Jun occupe une chambre du deuxième étage, aux Trois Couronnes. Le balcon donne une vue fabuleuse sur le Léman. Il y a des choses à découvrir jusque dans la salle de bains. Et, si vous vous montrez diplomates, vous ne verrez pas seulement la cour intérieure à colonnes du palace, mais son étonnante salle de bal. Même si cette dernière n'est pas comprise dans le programme. Pourtant, en fait d'extravagances...

(1) Le Musée suisse de l'appareil photographique expose aujourd'hui Magali Koenig, qui montre ses photos de l'ex-URSS.
(2) «Le Monde» a suivi ce matin avec une rafale d'articles sur son site.
(3) Il y a trois appartements, plus l'intendant. Les boîtes aux lettres ne donnent aucuns noms. J'ai bien cherché.

Pratique

«Images», partout dans la ville, Vevey, jusqu'au 30 septembre. Expositions à l'intérieur visibles de 11 à 19h y compris au Musée Jenisch, qui a bouleversé ses horaires. Tél. 021 92 48 54, site www.images.ch

Photo (Delphine Schacher/Images, Vevey, 2018): La baleine gonflable de Daido Moriyama su la façade de Andritz Hydro.

Prochaine chronique le mardi 18 septembre. Visite à la Royal Academy de Londres rénovée.

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