Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Emergency. fait vivre l'art contemporain dans un ancien garage

Crédits: DR/Emergency, Vevey 2017

Emergency. Avec un point au bout. Après tout, pourquoi pas? Emergency, c'est un local. Il fallait désormais un lieu fixe au collectif veveysan Einzweidrei. Ce dernier ne parvenait plus à poser ses itinérances dans la région. Ses membres gèrent donc depuis le printemps 2016 un petit espace (70 mètres carrés) au 20, rue de la Byronne. Une artère sans grand passage, hélas, même si la fameuse école de photographie (ESAA) se trouve tout près. Mais un endroit financièrement accessible aux parties prenantes de cette petite entité, où tout se fait par bénévolat. «C'est un ancien garage désaffecté», explique Nicolas Christol. «Nous avons un bail de cinq ans.» 

Ainsi se poursuit de manière plus stable une activité commencée en 2006. «Nous nous sommes rencontrés à l'ESAA et nous avions envie de faire des choses dans une ville qui avait une tradition de lieux alternatifs et de squats», poursuit Nicolas. Vous avez remarqué l'imparfait. «Avait.» Le temps du légendaire M2, qui a récemment fait l'objet d'un hommage au Musée Jenisch, semble bien lointain aujourd'hui. Ainsi est né Einzweidrei, un groupuscule à géométrie variable («en de moment, nous sommes trois avec Nicolas Marolf») aidé par des sympathisants. «L'idée était au départ de trouver des friches industrielles et commerciales», complète Mélane Zumbrunnen. «Il en existait encore, comme l'ex-Café des Mouettes, qu'a occupé ensuite un certain temps le collectif Rats, ou l'ancienne-Prison. Mais le Toit du monde était déjà au bord de la disparition.»

Artistes célèbres et inconnus 

Le plus gros coup d'Einzweidrei se situe cependant à Clarens en 2012. «L'ancienne usine Béard nous offrait 1300 mètres carrés», reprend Nicolas Christol. «Nous avons pu inviter une bonne vingtaine d'artistes.» L'idée de base était déjà claire. Il s'agissait de mélanger, sans la moindre hiérarchie, des plasticiens internationaux connus et des créateurs de la région. Mais comment est-ce possible? Par relations personnelles. «Il faut arriver à passer par dessus les grandes galeries représentant des vedettes et entrer directement en contact avec elles.» Des plasticiens connus sont souvent contents de produire hors circuit une pièce les intéressant sans devoir penser à l'aspect financier. «D'ailleurs, nous ne vendons rien. Nous restons à but non lucratif.» 

Einzweidrei a donc pu opérer un travail de défrichage. «Nous avons organisé la première présentation publique de Joachim Sommer, de Philippe Guinard ou d'Anna Schlaeppi», se souvient Mélane Zumbrunnen. Mais il y a aussi eu à leurs côtés des stars comme Erwin Wurm, Ai Weiwei («dont nous reprenions en fait une pièce sous une forme qui lui a beaucoup plu»), Gianni Motti ou Jonathan Monk. «Nous avons récemment donné pièce lumineuse créée par Monk pour l'exposition Apocalypse de Clarens au futur Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. Il pourra l'exposer à son ouverture en 2019.»

Une perpétuelle recherche de fonds 

Tout cela n'était déjà pas facile. Les difficultés n'ont fait qu'augmenter avec cinq expositions par an dans un lieu et avec des frais fixes. Il faut à chaque fois trouver des fonds. Le bénévolat ne suffit pas. «C'était finalement plus simple pour nous d'organiser une grande manifestation tous les deux ans», explique Nicolas Christol. «Nous passions un an à chercher des fonds, qui arrivaient par très petites quantités. Maintenant, nous nous retrouvons dans un flux continu en travaillant à côté.» Il se révèle en prime ardu de débloquer de petites subventions et de petits encouragements. Je reste toujours frappé en tant qu'observateur extérieur par le fait que des villes qui dépensent sans sourciller des millions éprouvent de la peine à dégager des milliers de francs. Et il en va de même pour les sponsors et les fondations privées. 

En 2013, Einzweidrei n'en était pas moins arrivé jusqu'au Japon. «Nous avons participé à la Biennale de Fukushima, qui avait été délocalisée. Nous avions appris son existence par un de nos artistes. Nous y sommes allés avant de montrer les œuvres au retour à Vevey.» Un bon souvenir, qui a clos une époque. «C'était la fin de nos expositions ambulatoires. On s'est rendu compte qu'il n'y avait plus aucun espace provisoirement disponible.» Vevey, comme toute la Côte, se densifie. On y construit et on y rénove à tout va. C'est alors qu'est apparu l'ancien garage, auquel le visiteur accède par l'arrière, mais qui possède une bonne visibilité sur la rue grâce à ses larges vitrages. «Il offre aussi un petit espace en sous-sol, qu'il serait possible d'aménager.» Mais pour cela, comme pour tout, il faudrait de l'argent. Le nerf de la guerre. Pour l'instant, il n'est pas même question de restaurer le sol, à la peinture verte un peu lépreuse. «Il faut faire avec». Ceci d'autant plus qu'Emergency s'est lancé dans la résidence d'artiste. «Une tous les deux ans. Nous avons déjà reçu trois Canadiennes.» Un exploit si l'on sait que le budget global de 2018 se monte à 66 000 francs!

La saison 2018 

La saison 2018 n'en est pas moins prête. En ce moment, Julien Aubert met la dernière main à «Monisme et cueillette» qui se déroulera du 15 mars au 8 avril. Il y aura ensuite aussi bien Dragosh Crisan, de la Tour-de-Peilz, que Rebecca Maeder. Miverva Cuevas, une Mexicaine connue, trouvera sa place, comme Stefan Klein & Konstantinos Doumpenidis. Ceux-ci donneront un écho à la Documenta de Kassel de l'an dernier. Je vous rappelle qu'elle s'intitulait «Learnig from Athen». Il ne reste plus à trouver du public, en sus de l'argent. «Les vernissages marchent bien. Les week-ends aussi. La semaine, en dépit de l'école de photo à côté, cela reste dur.» Quant à la presse, mieux vaut ne pas compter sur elle. «Nous n'avons jamais eu le moindre article dans le journal local.»

Pratique

«Emergency», 20, rue de la Byronne, Vevey. Site www.emergencyartspace.ch Vernissage Julian Aubert le 12 mars dès 18h. Ouvert le jeudi et le vendredi de 14h à 18h30, les samedis et dimanche de 13h à 18h.

Photo (DR/Emergency., Vevey 2017): Le céramiste Masimichi Yoshikawa, qui a passé en 2017 du luxueux sous-sol de la Fondation Baur à Genève au garage d'Emergency. à Vevey.

Prochaine chronique le lundi 12 mars. Le Musée d'Antiquité nationale de Saint-Germain-en-Laye se penche sur Ludovic Napoléon Lepic, peintre et archéologue sous Napoléon III.

 

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